entre « panique morale » et crises d’épilepsie, retour sur vingt-cinq ans d’histoires

entre « panique morale » et crises d’épilepsie, retour sur vingt-cinq ans d’histoires


Dernier tour de piste pour Sacha et Pikachu. A partir de vendredi 13 janvier au Japon, puis dans le courant de l’année en France, un épilogue en onze épisodes va clore les aventures des deux personnages-phares de la série d’animation Pokémon, dont ils tenaient la tête d’affiche depuis son lancement, en avril 1997, sur TV Tokyo. Malgré leur allure inoffensive, le garçon perpétuellement âgé de 10 ans et son compagnon doté de pouvoirs électriques sont des vedettes internationales : leurs histoires ont été diffusées dans 192 pays et déclinées en vingt-cinq saisons (soit plus de 1 200 épisodes) et 23 films.

La Pokémon Company souhaite désormais moderniser ce programme, qui a bercé l’enfance des générations nées entre le milieu des années 1980 et la fin des années 2000. Le 16 décembre 2022, l’entreprise japonaise a annoncé qu’une nouvelle série prendrait le relais, à partir du mois d’avril. Les successeurs de Sacha s’appellent Liko et Roy et seront accompagnés de Poussacha, Chochodile et Coiffeton, les trois Pokémon de départ présentés dans les jeux vidéo Pokémon Ecarlate et Violet, disponibles depuis le 17 novembre.

Cette utilisation de la série d’animation comme déclinaison des jeux vidéo de Nintendo est une stratégie mise en place depuis le début de la franchise. La série a en effet été pensée comme un produit dérivé : les aventures à l’écran de Sacha et Pikachu avaient pour vocation de prendre le relais des deux premiers jeux vidéo conçus par Satoshi Tajiri, Pokémon Vert et Rouge, commercialisés en 1996 au Japon sur la console portable Game Boy.

Le « choc Pokémon »

Les aventures de Sacha n’ont pas manqué d’imprimer leur marque sur la licence. Pikachu leur doit sa célébrité. En effet, le joueur commençait avec d’autres compagnons dans les deux premiers titres : Carapuce, Bulbizarre ou Salamèche. Mais Pikachu sera finalement proposé en Pokémon de base dans un jeu vidéo, Pokémon Jaune (1998), conçu pour accompagner à son tour le succès télévisuel. L’autre marque de fabrique majeure de la série pour la franchise est la langue des Pokémon, qui s’expriment en répétant leur nom sur des tons différents – « Pika pika ? » : dans les jeux vidéo, les adorables monstres ne sont pourtant pas doués de la parole.

Lire aussi : On a testé… « Pokémon : Ecarlate et Violet », la plus enchanteresse des catastrophes techniques

Devenue mondialement célèbre, la série japonaise pour enfants a bien failli s’arrêter à son trente-huitième opus. Le 16 décembre 1997, une séquence de l’épisode Le Soldat virtuel Porygon, qui raconte une attaque informatique, provoque des nausées, des vomissements et des crises d’épilepsie chez des spectateurs, lors de sa diffusion sur TV Tokyo ; les sapeurs-pompiers de la capitale japonaise signalent 618 cas, dont une centaine d’hospitalisations. A l’origine de ces problèmes : des flashs colorés stroboscopiques mis en scène lors d’un des combats de Pikachu.

Surnommée « choc Pokémon » (Pokémon shokku en japonais), l’affaire fait scandale dans l’Archipel et à l’étranger. Durant quatre mois, Pokémon est retiré de l’antenne et l’épisode en question ne sera jamais rediffusé. Le « choc Pokémon » suscite la mise en place d’une réglementation stricte sur les flashs colorés dans l’animation japonaise, ce qui permet au programme pour la jeunesse de reprendre en avril 1998. Finalement, la stratégie d’export de Nintendo et de la Pokémon Company est plus forte que la polémique : le programme est vendu aux Etats-Unis et adapté en anglais la même année.

Pikachu, vedette de la franchise Pokémon.

En France, où la série est programmée en septembre 1999 sur la chaîne câblée Fox Kids, puis en janvier 2000 sur TF1, la stratégie commerciale de Nintendo, fondée sur une franchisation extrême de la licence, est considérée comme agressive : il est ainsi possible de lire dans Le Monde, dès décembre 1999, que des parents dénoncent le fait qu’« il est pratiquement impossible d’échapper au piège multimédia tous azimuts ».

Déclinaison sur trois supports

Après une décennie marquée par la stigmatisation des séries d’animation japonaises diffusées sur l’émission « Club Dorothée » – que des associations de parents ou des politiques jugeaient violentes ou idiotes –, ces programmes continuent à l’époque d’avoir mauvaise presse dans l’Hexagone, constate Marie Pruvost-Delaspre, maîtresse de conférences au département cinéma de l’université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis :

« Il y a eu une panique morale autour de la question de la marchandisation de l’enfance. C’est une polémique extrêmement récurrente en France, elle questionne la dimension éducative des programmes pour la jeunesse et la protection des plus jeunes vis-à-vis des stratégies commerciales des grandes marques. »

La déclinaison de Pokémon sur trois supports (jeu vidéo, télévision et cartes) est alors assez rare pour les Français, rappelle l’universitaire : « Auparavant, les spectateurs étaient plutôt familiarisés avec une association entre des mangas et des séries, comme ça a été le cas avec Dragon Ball, par exemple. »

Lire le récit : Comment « Dragon Ball » a traversé les générations

Efficace bien au-delà des frontières nippones, la recette de Pokémon est ensuite imitée par d’autres licences, comme Yu-Gi-Oh (1999) et Digimon (1999). Les Français accueillent Pokémon de façon particulière, observe toutefois Mme Pruvost-Delaspre : « Dès sa diffusion, la série devient plus célèbre que le jeu vidéo chez nous. C’est assez différent de la situation au Japon. La série télévisée y servait surtout à remplir les trous entre deux sorties de jeux vidéo, qui étaient le média le plus demandé. »

Lissage culturel

Expert dans la création de jeux vidéo, Nintendo s’est assuré du succès de sa franchise en gommant ses origines : l’architecture, les vêtements ou la nourriture sont le plus standardisés possible, et Pokémon se déroule dans des contrées imaginaires, sans vanter la culture japonaise ou le mode de vie de ses habitants. A la fin des années 1990, les studios japonais plébiscitent une forme de lissage culturel pour éviter les polémiques et s’exporter plus facilement en Occident. Pikachu devient ainsi une figure de la mondialisation, analyse, à l’époque, l’universitaire japonais Koichi Iwabuchi dans Recentering Globalization (2002, non traduit), tout en restant « culturellement neutre ».

Sacha a mis plus d’un quart de siècle pour réaliser son rêve : devenir le meilleur dresseur de Pokémon.

En retour, les diffuseurs de la série adaptent ses dialogues aux spécificités locales de sa population. Prénommé Satoshi au Japon, le jeune dresseur prend ainsi le patronyme de Sacha du Bourg-Palette en France, et d’Ash Ketchum aux Etats-Unis. « Les séries animées et les films Pokémon distribués à l’échelle mondiale, à l’exception de certains pays d’Asie, ont été américanisés par Nintendo of America, qui a gommé leurs traits les plus spécifiquement japonais », écrivait Koichi Iwabuchi dans l’article « How “Japanese” Is Pokémon » (2004, non traduit).

Tout cela n’aura pas empêché certains fans étrangers de tourner en dérision quelques traductions maladroites, notamment celle des onigiri – une spécialité culinaire japonaise faite à partir de boules de riz – désignés comme des « donuts à la confiture » dans l’épisode Une rencontre mouvementée. La séquence de mets, qui ne ressemblent pas du tout à des donuts, a ensuite fait l’objet de nombreux détournements en mèmes sur Internet.

Le jeu vidéo « Légendes Pokémon : Arceus », sorti en janvier 2022, fait largement référence à l’esthétique japonaise de la fin du XIXᵉ siècle.





Source link

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.