Il y a eu une vie avant le smartphone. Dans les années 1990 et 2000, des millions de personnes dans le monde ont acheté leur premier téléphone portable. Il n’était pas intelligent mais il permettait de prendre de photos, de répondre instantanément à ses contacts, de partager du contenu et même de jouer à Snake. Ce « téléphone idiot » était, près d’une fois sur deux, un Nokia reconnaissable à sa coque à la couleur improbable, vert ou jaune flashy.
Alors que les « dumbphones » reviennent en grâce à la faveur d’un regain de nostalgie et d’une envie de déconnecter, l’équipementier a décidé d’ouvrir sa boîte à archives.
On a souvent parlé de la chute de Nokia qui n’a pas su prendre le virage du smartphone, initié en 2027 par Apple, mais c’est oublier combien la marque finlandaise a été innovante, donant le « la » à une industrie du mobile émergente et, ce, sur plusieurs décennies.
Le « téléphone banane » de Matrix
Le portail Nokia Design Archive, lancé par l’Université Aalto d’Helsinki, est une occasion unique de voir à l’œuvre comment des téléphones devenus iconiques ont été conçus . On pense au Nokia 9000 dit Communicator (1996), un véritable ordinateur de poche doté d’un écran physique, ou de l’ultra-compact, Nokia 3210 (1999) avec son audacieuse antenne intégrée, son écran LCD de 5 lignes et sa coque interchangeable.
Le « téléphone banane », à savoir le Nokia 8810, que Keanu Reeves tenait dans Matrix, film sorti la même année, est également devenu légendaire. Ces deux derniers modèles ont d’ailleurs fait l’objet d’une recommercialisation.
Regorgeant de croquis, de photographies, de présentations, d’interviews, les archives couvrent l’« âge d’or » – du milieu des années 1990 à 2017. – d’un fabricant qui a revendiqué jusqu’à près de la moitié de la part de marché mondiale du mobile. Soit quelque 959 Go de fichiers numériques organisés à travers plus de 700 entrées. Le projet fait appel à des historiens, des designers, des spécialistes de l’économie et de la gestion, chacun apportant sa vision de cet âge d’or.
Croquis et notes pour un téléphone à clapet
De fabricant de papier toilette à roi du mobile
« Les consultants et les journalistes se sont penchés sur les erreurs stratégiques de Nokia, note l’Université Aalto. Cependant, il y a aussi beaucoup à apprendre sur la période où Nokia avait le vent en poupe. Comment cette entreprise finlandaise – à des milliers de kilomètres de la Silicon Valley – est-elle devenue un leader mondial du design et de la technologie ? Et quelles sont les leçons pour les entreprises qui aspirent à faire de même aujourd’hui ? »
De fait, Nokia, conglomérat fondé en1865, n’était pas programmé pour vendre des centaines de millions de terminaux à travers la planète. « Au milieu du 20e siècle, la division caoutchouc de Nokia fabriquait des galoches, des bottes et des pneus imperméables, tandis que l’entité forestière fabriquait du papier toilette. » Grâce à l’institution géniale de ses dirigeants, Nokia a littéralement créé le marché du mobile.
Alors que tout le monde à l’époque pensait qu’il s’agissait d’un appareil destiné aux seuls professionnels ou aux agents de police, Nokia a fait du mobile un objet désirable qui plairait aussi bien aux adolescents qu’à leurs grands-parents. La marque investit très tôt dans le design pour créer, avant l’heure, l’effet « waouh ».
Le « Disneyland des designers »
L’Université Aalto évoque ainsi la conception du Nokia 7600, nom de code « Mango ». Ce téléphone Ovni, qui reprend la forme ronde et compact du fruit exotique, désarçonne avec ses touches disposés autour de l’écran. En charge du projet, le designer Tej Chauhan souhaitait que les consommateurs puissent le personnaliser avec des pièces à clipser en cuir ou en textile.
Ce qui nécessitait une technologie de moulage par injection entièrement nouvelle, faisant l’objet de brevets. Nokia était « comme Disneyland pour les designers », estime ce dernier.
Difficile à utiliser, ce téléphone Mango n’a pas été un succès commercial. Pour autant, son design avant-gardiste tranche avec les modèles de smartphones actuels, interchangeables avec leurs formats et leurs couleurs passe-partout. L’Université Aalto indique que les archives mises en ligne ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Ses chercheurs espèrent développer et enrichir son contenu au fil du temps.