La question du remplacement de Tim Cook se pose donc, et il est fort probable que le conseil d’administration jette son dévolu sur un candidat en interne. La culture d’entreprise chez Apple est cardinale, et historiquement les profils externes mettent beaucoup de temps avant de trouver leurs marques — quand ils y parviennent. Rappelons-nous de la parenthèse John Browett, transfuge du distributeur informatique Dixons embauché à la tête des Apple Store : ça a duré six mois.
Une des principales difficultés pour Apple est la pyramide des âges. La direction actuelle du groupe compte beaucoup de proches de Steve Jobs, qui ont suivi les pas du fondateur d’Apple souvent depuis le début ou presque. De fait, la plupart des vice-présidents — le vivier « naturel » dans lequel le board devrait piocher l’heureux élu — est surtout composé de soixantenaires.
Bien sûr, ce n’est pas un problème d’avoir 60 ans (ou plus !), mais tenir les rênes d’une multinationale qui pèse plus de 3 000 milliards de dollars en Bourse dans un monde aussi compliqué que le nôtre nécessite pas mal d’énergie. Il faut aussi que le candidat s’inscrive dans le temps long, avec la capacité de porter une vision sur dix ans ou plus — un horizon qui plaide en faveur d’un dirigeant plus jeune.
Quand donc Tim Cook annoncera son successeur ? C’est évidemment un secret bien gardé, mais contrairement à des rumeurs qui le donnait partant dans le courant du premier trimestre, ça ne devrait pas être le cas. Apple a en effet indiqué à ses actionnaires qu’Art Levinson, président du conseil d’administration, restera en place cette année, malgré ses 75 ans (l’âge habituel de la retraite pour ce genre de poste).
Or, même si Tim Cook cède son siège de CEO, il pourrait continuer à servir Apple au poste de président, histoire d’assurer la transition la plus douce possible à son successeur. Le maintien d’Art Levinson signifie qu’il n’y aura sans doute pas de changement avant 2027… Le temps d’affiner la liste des candidats possibles !
Le dauphin (presque) déclaré : John Ternus
À 50 ans, John Ternus ressemble à l’homme de situation. Embauché en 2001, il a gravi tous les échelons pour devenir vice-président senior au matériel. Il a eu son mot à dire sur tous les produits Apple lancés ces dernières années et connait les arcanes de la fantastique chaîne d’approvisionnement du constructeur.
« Si vous voulez faire un iPhone chaque année, Ternus est votre homme », assure au New York Times Cameron Rogers, qui a travaillé à la gestion de l’ingénierie logicielle et produits chez Apple entre 2005 et 2022. John Ternus est moins un innovateur — il n’a pas le profil de Steve Jobs — qu’un manager. En ce sens, il est plus proche de Tim Cook ,qui vient des opérations.
Mais ça ne l’empêche pas de mettre en œuvre des solutions inédites : en 2005, son équipe a ainsi planché sur un système d’aimantation pour que le verre de l’écran de l’iMac tienne en place. Une méthode originale et qui a fait ses preuves au bout du compte. En interne, l’homme est semble-t-il apprécié de ses troupes, dont il est proche.
Signe supplémentaire qu’il est l’élu : depuis la fin de l’année dernière, Tim Cook lui a confié la gestion des équipes en charge du design matériel et logiciel, selon Bloomberg. Le dirigeant cumule donc les responsabilités parmi les plus importantes chez Apple.
Sur le papier, John Ternus coche donc pas mal de cases, mais son profil a deux handicaps. Être patron d’Apple, c’est aussi (et de plus en plus) porter une casquette de diplomate pour naviguer entre les aléas de la géopolitique mondiale. Tim Cook excelle dans ce domaine, quitte à en faire beaucoup avec Donald Trump. John Ternus saura-t-il jouer de la courbette aussi efficacement que le CEO actuel ?
Et puis il y a cette autre question résumée par Cameron Rogers : « Tout le monde aime [John Ternus] parce qu’il est super. Est-ce qu’il a eu à prendre des décisions difficiles ? Non. A-t-il résolu des problèmes complexes en matière de matériel ? Non. » Ternus serait-il encore trop tendre pour prendre la barre du paquebot Apple ?
Le champion du logiciel : Craig Federighi
Ni Tim Cook, ni le conseil d’administration d’Apple ne veulent mettre tous leurs œufs dans le même panier. C’est pourquoi d’autres candidats internes se prépareraient à toute éventualité. Un des noms qui revient le plus souvent — et qui est aussi le choix de nombreux fans ! — est celui de Craig Federighi.

Véritable vedette des keynotes, le vice-président senior à l’ingénierie logicielle aime assurément se mettre en scène et faire le guignol. Mais il est difficile de lui reprocher quoi que ce soit : à 56 ans, Federighi a en effet démontré sa valeur tout au long de sa longue carrière débutée chez NeXT aux côtés de Steve Jobs, puis chez Apple jusqu’en 1999. Après un hiatus de dix ans, il revient à Cupertino pour superviser le développement de Mac OS.
Depuis, il a pris en charge la conception des systèmes d’exploitation d’Apple, et a repris en main une grande partie de la division IA après le fiasco Siri. C’est lui qui a poussé Apple à se rapprocher d’autres acteurs de l’IA pour alimenter les futures fonctions d’Apple Intelligence, dont Siri. L’accord avec Google pour exploiter les modèles Gemini est une conséquence directe de son impulsion.
Tout cela est bel et bon, mais la candidature Craig Federighi a aussi des trous dans la raquette. Il serait qualifié de « prudent » en interne, voire de conservateur sur certains plans. Il sait cependant évoluer : après avoir balayé l’IA générative de la main, il s’y est converti en testant ChatGPT fin 2022, convaincu désormais du potentiel de cette technologie.
Il est par ailleurs indéniable que la qualité des OS d’Apple ne s’est pas améliorée avec le temps : bugs en pagaille, instabilité… L’ajout continu de nouveautés fragilise toujours davantage l’édifice logiciel. Et puis être patron d’Apple, c’est aussi gérer le matériel : le vice-président est un as du logiciel, mais est-il aussi calé sur les problématiques de la chaîne d’approvisionnement ?
Le feu follet des services : Eddy Cue
À 61 ans, Eddy Cue vit sa meilleure vie. Le vice-président senior aux services est en effet en charge de la nouvelle poule aux œufs d’or d’Apple. Il a sous sa coupe Apple Music, Apple TV, Apple Pay, Siri, le Books Store, ce qui reste d’iTunes, Plans, iCloud, l’activité publicitaire du groupe, et même des applications créatives et de productivité d’Apple. N’en jetez plus !

Tout au long de sa longue carrière (il travaille chez Apple depuis 1989), Eddy Cue compte plusieurs faits d’armes, comme la création de la boutique en ligne d’Apple en 1997, de l’iTunes Store en 2003 et de l’App Store en 2008. Il a aussi été en première ligne dans l’offensive des services, débutée en 2019 avec le lancement d’Apple TV+, Apple News+ et Apple Arcade. Ses qualités de négociateur font des miracles, que ce soit pour décrocher un deal à 20 milliards de dollars par an pour faire de Google le moteur de recherche par défaut dans Safari, ou pour obtenir les droits de la ligue US de football (MLS) pendant dix ans.
Aujourd’hui, si l’iPhone représente toujours la plus grosse part du chiffre d’affaires d’Apple (48 %), l’activité des services est deuxième sur le podium avec 28 % des revenus. Et la croissance de la division ne cesse de battre record sur record chaque trimestre. Autant dire qu’Eddy Cue est absolument essentiel pour le constructeur… mais d’ici à ce qu’il soit propulsé au poste de CEO ?
Cela parait assez improbable. Certes, les services sont importants pour Apple, mais l’entreprise est d’abord et avant tout un constructeur d’appareils électroniques. Tous les dirigeants du groupe connaissent évidemment l’énorme Meccano industriel et l’importance du design pour Apple. Mais Eddy Cue ne donne pas l’impression de vouloir mettre les mains dans ce cambouis. Et puis il y a la question de l’âge…
Eddy Cue apparaît ainsi moins comme un successeur potentiel que comme un contre-exemple éclairant : la preuve que tous les centres de pouvoir chez Apple ne mènent pas naturellement au bureau du CEO.
Le porte-voix : Greg Joswiak
Greg Joswiak fait partie des meubles chez Apple. À Cupertino depuis 1986 juste après l’université, il fêtera donc ses 40 ans de carrière cette année ! Surnommé « Joz », il a participé au développement des premiers Mac et a été chargé un temps des développeurs tiers. Il s’est ensuite intéressé au marketing produit, avec une grande réussite — notamment à l’époque dorée de l’iPod. Il a aussi participé à l’incroyable succès de l’iPhone.

Après la semi-retraite de Phil Schiller en 2020, Greg Joswiak est devenu vice-président senior du marketing mondial. Un sacré travail, car le marketing est absolument essentiel chez Apple, que ce soit au travers des spots de pub, des panneaux d’affichage, de la réclame sur les réseaux sociaux, etc.
Joz, c’est aussi le porte-voix d’Apple, celui qui est chargé de distribuer la bonne parole de l’entreprise dans les médias. Avec parfois (comprendre : tout le temps) une bonne dose de langue de bois, comme c’est d’usage dans le milieu du marketing. Voir Greg Joswiak à la tête de l’entreprise ne serait pas complètement farfelu, car il est un pur produit Apple. Mais les probabilités sont minces : contrairement à John Ternus ou Craig Federighi, il ne dirige pas une machine opérationnelle, qu’elle soit matérielle ou logicielle.
Et puis à 63 ans, il est plus proche de la retraite que d’un visage neuf pour incarner l’avenir d’Apple.
La cheffe d’orchestre : Deirdre O’Brien
Le rôle de Deirdre O’Brien au sein d’Apple est absolument crucial. Véritable cheffe d’orchestre, la vice-présidente senior Retail + People a, comme son titre l’indique, une double casquette : elle a en charge le réseau de boutiques physiques de l’entreprise ainsi que de son versant en ligne, et comme si cela ne suffisait pas, elle s’occupe également des relations humaines.

S’occuper ainsi de deux des postes les plus exposés dans une telle multinationale relève de la gageure. Et pourtant, Deirdre O’Brien tient le choc ! Ça n’était pas gagné : en 2019, au départ de la flamboyante Angela Ahrendts, la nomination d’O’Brien à la tête des Apple Store n’allait pas forcément de soi alors qu’elle était déjà en charge des RH. Elle s’en sort pourtant sans accrocs, malgré un poste sur un siège éjectable comme on l’a vu plus haut avec John Browett.
Le boss d’Apple n’a pas forcément à être un génie de l’ingénierie, c’est aussi un arbitre du système, à l’instar de Tim Cook. Et dans cette optique, Deirdre O’Brien a quelques atouts à faire valoir.
Avec sa connaissance très fine du fonctionnement interne d’Apple et de ses employés, Deirdre O’Brien a certainement une légitimité au poste suprême. Par son sens de l’exécution, sa maîtrise de la culture interne et sa connaissance fine des équipes, elle apparaît comme l’un des profils les plus proches du modèle incarné par Tim Cook. Le fait qu’elle soit une femme joue également en sa faveur, alors qu’Apple a toujours été dirigée par des hommes.
Mais la réalité, c’est aussi qu’elle a 60 ans, et qu’elle n’est pas identifiée comme une stratège industrielle ou technologique.
La cheville ouvrière : Sabih Khan
Peu connu du grand public, Sabih Khan est pourtant une cheville essentielle dans la grande machine d’Apple. Né en Inde, il a rejoint Apple en 1995 après avoir travaillé chez GE Plastics comme ingénieur en développement d’applications et responsable technique grands comptes.

Il devient le patron des équipes chargées des opérations, autrement dit de l’énorme chaîne de production d’Apple. On lui doit entre autres le développement d’un nouvel alliage utilisant de l’aluminium recyclé à 100 % pour les Mac. En 2019, il est promu vice-président senior des opérations, avec une mission de taille : garantir la qualité des produits et superviser les fonctions de planification, d’approvisionnement, de fabrication, de logistique et de distribution.
Un rôle stratégique donc, qui était aussi celui d’un certain… Tim Cook ! Et comme Tim Cook, Sabih Khan devient directeur des opérations (chief operating officer) en juillet 2025, remplaçant Jeff Williams qui part en retraite. En un sens, Sabih Khan est une copie conforme du CEO actuel et si Apple cherche à assurer le changement dans la continuité, c’est le candidat idéal.
Se pose cependant la question de l’âge : Sabih Khan a 60 ans. Surtout, s’il apparaît comme le candidat le plus rationnel pour assurer la continuité, il n’incarne pas forcément le renouveau que certains appellent de leurs vœux après quinze ans d’une ère Cook marquée par peu de ruptures majeures — et quelques paris qui n’ont pas porté leurs fruits, comme le Vision Pro ou le projet de voiture finalement abandonné.
L’outsider auquel personne ne croit : Tony Fadell
Tony Fadell n’est pas vraiment candidat à la succession de Tim Cook. Mais il aimerait manifestement en être un. Selon The Information, le co-créateur de l’iPod aurait fait savoir à plusieurs de ses proches qu’il serait ouvert à l’idée de prendre les rênes d’Apple si l’occasion se présentait. Une prise de position qui surprend à Cupertino, tant l’hypothèse paraît éloignée des usages de la maison.

Ancien cadre emblématique d’Apple, Tony Fadell reste indissociable de l’âge d’or de l’iPod, dont il fut l’un des principaux artisans. Il a également contribué aux débuts de l’iPhone, avant de quitter l’entreprise en 2008 dans un contexte marqué par des tensions internes. Fadell fondera ensuite Nest, racheté par Google en 2014, une aventure technologique très ambitieuse… et chaotique.
Aujourd’hui, l’homme de 55 ans sent une fenêtre politique s’entrouvrir. Les départs en cascade au sommet d’Apple sont manifestement perçus comme opportunité par Tony Fadell. Pour autant, peu d’observateurs le considèrent comme un prétendant crédible. Ses méthodes sont jugées « clivantes » en interne, et son style de management, volontiers abrupt, tranche avec la culture Apple contemporaine (même si elle se rapproche de celle de Steve Jobs).
S’il conserve des soutiens parmi certains salariés nostalgiques d’un Apple plus offensif, son profil reste à rebours de la tradition maison, largement fondée sur la promotion interne et la maîtrise des équilibres opérationnels. Tony Fadell incarne tout ce qu’Apple cherche à éviter dans une transition aussi sensible : un dirigeant externe, très identifié, porteur d’une vision disruptive mais peu en phase avec la réalité industrielle, logistique et géopolitique actuelle du groupe. À l’inverse, les noms qui reviennent le plus souvent — à commencer par John Ternus — s’inscrivent dans une logique de continuité maîtrisée.
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