C’est un scénario noir auquel nous, les Européens, sommes peu préparés : imaginons que, suite à des sanctions américaines décidées par Donald Trump, nos cartes Visa et MasterCard ne fonctionnent plus. Nos transactions PayPal, Apple Pay ou Google Pay sont systématiquement rejetées. Pour régler nos achats du quotidien, nous voilà contraints de revenir au tout cash, voire au chéquier.
Imaginons que le paiement sans code avec la carte ou le smartphone devienne un lointain souvenir où, au premier abord, tout était si rapide et si fluide… Bien que nos données transactionnelles traversent l’Atlantique, et que les infrastructures soient pilotées des États-Unis, un pays où, via diverses lois ou contraintes pratiques ou symboliques, les solutions de paiement sont contraintes d’appliquer les directives du Trésor américain.
Imaginons car aujourd’hui, ce scénario noir est fictif. Mais il est déjà devenu le quotidien de ce juge français de la Cour pénale internationale. Nicolas Guillou a été sanctionné par Washington l’été dernier pour avoir autorisé des mandats d’arrêt de la CPI contre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. Depuis, il a été « renvoyé dans les années 90 », raconte celui qui est devenu interdit bancaire sur une bonne partie de la planète, dans un entretien au Monde. Et si la coupure était appliquée à d’autres personnalités européennes ciblées, à un pays voire à toute l’Europe, une hypothèse envisageable au vu des tensions entre Bruxelles et Washington, ce serait deux tiers de nos transactions qui s’arrêteraient, et une économie du Vieux Continent qui serait littéralement mise à l’arrêt.
Selon la Banque centrale européenne, l’Europe est – très, trop – dépendante de Visa et MasterCard. Dans la zone euro, plus de 6 transactions sur 10 passent par l’un de ces deux systèmes de paiements américains. Pour éviter le scénario catastrophe, le Vieux Continent mise, sur le papier, sur deux initiatives pour s’affranchir des solutions américaines : Wero et l’euro numérique. Problème : aucun de ces deux projets ne sera effectif avant l’année prochaine, au mieux, et de manière partielle.
Wero pour les paiements transfrontaliers d’ici 2027
Dans treize pays européens, aucune alternative à MasterCard ou Visa n’existe. En France, nous disposons encore d’un réseau national de paiement, le CB (Cartes Bancaires), à travers lequel nous retirons des espèces, payons sans contact, ou via le smartphone, sans passer par MasterCard ou Visa. Mais le CB ne permet pas de payer par carte d’un pays européen à l’autre. Wero, le portefeuille de paiement numérique lancé en 2024, propose de combler cette lacune transfrontalière.
Le système, développé par un consortium de banques européennes appelé l’European Payments Initiative (EPI), propose aujourd’hui une solution de virement instantané et gratuit. En quelques clics dans vos applications bancaires, il est possible de faire des virements entre particuliers de compte à compte via un numéro de téléphone, aucun IBAN n’étant requis. La solution a déjà séduit près de 48 millions d’Européens, selon l’organisation que nous avons contactée. Et l’offre devrait s’étendre au commerce électronique – une étape qui sera franchie à l’été 2026 pour la France, nous indique-t-on. Depuis octobre 2025 en Allemagne, il est possible de passer par Wero pour payer ses achats en ligne chez de gros commerçants.
Mais Wero compte surtout devenir une vraie alternative européenne à Visa et Mastercard. Au début du mois, l’EPI a annoncé la mise en place d’un hub de paiement européen. Wero va s’associer avec ses équivalents en Europe du Nord et du Sud. La future alliance permettra, à terme, de couvrir 13 pays européens et près de 130 millions d’utilisateurs, soit une bonne partie des citoyens du Vieux Continent. Le tout représente « ensemble environ 72 % de la population de l’UE et de la Norvège », indique l’organisation.
L’idée est de créer un écosystème qui permettra une interopérabilité entre les différents systèmes nationaux. Mais pour l’instant, seul un protocole d’accord a été signé. Et le futur système ne sera opérationnel que d’ici 2027, soit dans plus d’un an. D’ici là, Donald Trump pourrait avoir appuyé sur la gâchette.
L’Euro numérique, le projet qui arrive trop tard ?
Un autre projet, sur la table depuis 2020, pourrait aussi réduire la dépendance de l’Europe aux systèmes de paiement américains : l’euro numérique. Le Parlement européen a adopté, la semaine dernière, deux amendements en faveur de ce projet, qui pourrait être lancé dans l’UE d’ici l’année prochaine. Lundi, la présidente de la BCE, Christine Lagarde, avait appelé les Eurodéputés à se prononcer pour le projet, et contre la dépendance des États-Unis.
L’idée de l’euro numérique est simple : l’équivalent numérique du cash serait un moyen pour l’Europe d’exister face à l’essor des cryptomonnaies. Côté particuliers, il offrirait « une solution de paiement numérique accessible à tous, partout, et sans frais ». On pourrait l’utiliser pour payer ses courses dans les commerces ou en ligne, gratuitement, de manière dématérialisée, et sans aucun tiers intermédiaire – contrairement au système actuel qui nécessite des banques ou des géants du numérique.
Le projet « réduirait aussi les frais des consommateurs en matière de paiements », écrivaient dès 2023 dans une tribune au Monde Fabio Panetta, membre du directoire de la BCE, et Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission européenne.
Un point qui a fait justement grincer les dents des banques, qui seraient, de fait, court-circuitées. Une partie de leur modèle économique repose en effet sur l’argent déposé sur votre compte courant, que l’établissement fait fructifier. Si cet argent est transféré à la BCE, les banques auraient moins d’argent à transformer en intérêts. Ajoutez à cela qu’elles devront dire adieu aux commissions d’interchange qu’elles touchent, à chaque fois que vous payez par carte Visa ou MasterCard. La majeure partie de cette commission d’interchange, payée par les commerçants, va aux banques françaises, les solutions américaines ne récupérant qu’une toute petite partie de cette dernière.
Avec l’euro numérique, non seulement il n’y aurait plus de commission via Visa et Mastercard, mais le paiement serait gratuit : pour les banques, cela constituerait un manque à gagner substantiel qui peut expliquer, en partie, la levée de boucliers de ces dernières contre l’euro numérique. Un plafond à ne pas dépasser pour chaque compte ouvert à la BCE serait défini, pour éviter que l’ensemble de l’argent aujourd’hui sur un compte bancaire échappe aux établissements bancaires.
Mais les banques ne sont pas les seules à freiner des quatre fers. Des Eurodéputés, vent debout contre ce projet, mais aussi une partie de la sphère conspirationniste, s’inquiètent de la mise en place d’un outil qui permettrait « une surveillance accrue de la population » et la « disparition de l’argent liquide ».
Christine Lagarde, à la tête de la BCE, a répondu d’ailleurs à ces craintes, alors qu’elle s’exprimait devant les Eurodéputés, lundi 9 février. La banque centrale « n’aura pas accès aux données personnelles ». « L’euro numérique ne vise pas du tout à remplacer les espèces », a-t-elle martelé.
Problème : outre les réticences qui entourent le projet, qui devront être dépassées, le système, s’il est bien adopté, ne serait opérationnel qu’en 2029, dans trois ans, soit après tout un mandat de Donald Trump… Un timing bien trop tardif pour certains, laissant un boulevard aux solutions américaines pour « fidéliser » les Européens.
👉🏻 Suivez l’actualité tech en temps réel : ajoutez 01net à vos sources sur Google, et abonnez-vous à notre canal WhatsApp.