C’est l’histoire d’une schizophrénie numérique. D’un côté, une startup néerlandaise, EUfforic Europe BV, lance avec fracas Office EU, une solution présentée comme l’étendard de l’indépendance technologique du continent. Dans le même temps, la Document Foundation (qui pilote LibreOffice) prend la Commission européenne en flagrant délit de dépendance. Pour une consultation publique sur un sujet aussi crucial que la cybersécurité, Bruxelles n’a proposé qu’un formulaire au format .xlsx. Un fichier Excel, pur produit de Microsoft dans un écosystème qui se veut indépendant…
Qu’est-ce que Office EU cache réellement sous le capot ?
Sur le papier, la promesse est séduisante. La nouvelle offre Office EU propose une alternative complète à Microsoft 365 et Google Workspace, avec des données hébergées en Europe, chez l’allemand Hetzner. Mais en creusant un peu, l’initiative se révèle être un simple habillage de technologies existantes. La suite est construite sur des briques bien connues : Nextcloud Hub et Collabora Online. C’est solide, c’est fonctionnel, mais ce n’est pas une innovation de rupture.
Certains observateurs pointent d’ailleurs le siège social de l’entreprise, localisé dans un simple espace de co-working à La Haye. Loin de l’image d’un concurrent prêt à affronter Microsoft. Le projet ressemble davantage à une offre commerciale bien packagée qu’à une révolution technologique, vendant une solution prête à l’emploi à des PME ou des particuliers soucieux de leurs données, mais sans la puissance de frappe nécessaire pour convertir les grandes administrations.
Pourquoi chaque pays européen préfère-t-il jouer en solo ?
L’arrivée d’une énième suite bureautique souveraine expose surtout le véritable mal européen : l’empilement d’initiatives nationales. La France déploie « LaSuite » pour ses 500 000 agents, intégrant la messagerie Tchap et même un assistant de Mistral AI. L’Allemagne, de son côté, pousse « openDesk » via sa structure fédérale ZenDiS, avec un budget de 45 millions d’euros. Les deux pays collaborent, mais leurs systèmes ne sont pas interopérables. Un agent français ne peut pas contacter directement son homologue allemand, alors même que leurs outils reposent sur des protocoles communs.
Cette course en solitaire est un non-sens stratégique. Pendant que Microsoft propose un écosystème unique et unifié à l’échelle mondiale, l’Europe finance des dizaines de projets parallèles. La France elle-même disperse ses aides entre LaSuite et des acteurs privés comme Wimi ou Jamespot. L’intention de stimuler la concurrence est louable. Le résultat, lui, est un marché fragmenté où personne n’atteint la taille critique pour réellement inquiéter les géants américains. C’est le paradoxe d’une souveraineté numérique pensée uniquement à l’intérieur des frontières.
Quelle est la véritable barrière à une alternative européenne crédible ?
Le problème n’est plus technique, il est politique. L’Europe ne manque pas d’alternatives. Ce qui lui manque, c’est la volonté d’en choisir une et de la soutenir massivement. Les projets comme Office EU sont souvent bâtis sur des fondations Open source robustes, mais ils restent des initiatives isolées. Le vrai verrouillage, ce ne sont pas les serveurs, mais les habitudes et les fonctionnalités avancées d’outils comme Excel, profondément ancrés dans les processus métier.
Le réflexe national prime sur la vision continentale. Chaque gouvernement veut garder le contrôle sur ses données et sa pile technologique. C’est ce qui a freiné des projets ambitieux comme le cloud Gaia-X. Tant que l’Europe ne parviendra pas à imposer un standard commun et à concentrer ses investissements, le discours sur l’indépendance technologique continuera de sonner creux. Surtout quand ses propres institutions clament cette ambition tout en exigeant un fichier Excel.
Foire Aux Questions (FAQ)
Qu’est-ce que Office EU exactement ?
Office EU est une suite bureautique et collaborative présentée comme une alternative européenne à Microsoft 365. Elle est développée par une startup néerlandaise et repose sur des technologies open source existantes, principalement Nextcloud Hub et Collabora Online, avec un hébergement en Europe.
Pourquoi la Commission européenne est-elle critiquée ?
La Commission a été critiquée par la Document Foundation pour avoir imposé l’usage exclusif du format propriétaire Microsoft Excel (.xlsx) dans une consultation publique sur le Cyber Resilience Act. Cette décision contredit frontalement le discours européen en faveur des standards ouverts et de la souveraineté numérique.
Les pays européens ont-ils leurs propres solutions ?
Oui, plusieurs pays développent leurs propres alternatives. La France a « LaSuite » pour son administration, tandis que l’Allemagne déploie « openDesk ». Le problème majeur est que ces solutions, bien que parfois basées sur des technologies similaires, ne sont pas interopérables et fragmentent le marché européen.

