Annoncée depuis plusieurs mois et publiée ce lundi en présence de Chris Olah, cofondateur d’Anthropic, la première encyclique (une lettre solennelle du pape à fin d’enseignement) de Léon XIV, titrée «Magnifica Humanitas [«Magnifique humanité» en latin] sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle» est publiée ce lundi 25 mai. Ce texte de grande taille – sa version française dépasse les 254.000 signes, notes (224) et sommaire non compris – va susciter maints commentaires, car il aborde des sujets d’une actualité brûlante.
Une alerte contre le pouvoir de la Big Tech
Le peu technophobe pape (il a été vu portant une Apple Watch lors de sa première messe officielle) ne condamne pas l’IA dans l’absolu, mais souligne ses différences avec l’humain et met fortement en garde contre le risque d’une nouvelle «tour de Babel où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser» (les pontes de l’IA alliés à l’administration Trump apprécieront): «La technique n’est pas un simple instrument et lorsqu’elle devient un critère, elle finit par déterminer ce qui compte et ce qui peut être écarté, réduisant la création à un objet d’exploitation et les personnes à des rouages d’un système qu’il faut rendre toujours plus performant.
Ce paradigme s’est rapidement étendu ces dernières années, notamment sous l’effet de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. En soi, ces innovations peuvent devenir une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune. Mais, précisément en raison de leur puissance, elles peuvent agir comme un accélérateur du paradigme technocratique et nécessitent un nouveau cadre spirituel, éthique et politique. Plus puissant ne signifie pas nécessairement meilleur.»
Le pape américain souligne les dangers d’un pouvoir incontrôlé aux mains des géants de la tech: «Dans de nombreux cas, dans le contexte numérique, le contrôle des plateformes, des infrastructures, des données et de la puissance de calcul n’appartient pas aux États, mais à de grands acteurs économiques et technologiques qui, dans les faits, fixent les conditions d’accès, les règles de visibilité et les possibilités de participation. Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités.»
«Les prétendues intelligences artificielles»
Robert Francis Prevost souligne la distinction entre l’intelligence artificielle et l’humain: «Les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale: elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences.»
Il rappelle aussi le fort impact écologique de l’IA: «Les systèmes d’IA actuels nécessitent de grandes quantités d’énergie et d’eau, ils ont un impact significatif sur les émissions de dioxyde de carbone et consomment des ressources de manière intensive. Avec l’augmentation de la complexité, notamment dans les grands modèles linguistiques, les besoins en puissance de calcul et en capacité de stockage augmentent également, s’appuyant sur un ensemble de machines, de câbles, de centres de données et d’infrastructures énergivores. C’est pourquoi il est essentiel de développer des solutions technologiques plus durables afin de réduire l’impact sur l’environnement et de prendre soin de notre Maison commune.»
Léon XIV alerte sur la concentration de pouvoir en cours: «L’IA tend surtout à renforcer le pouvoir de ceux qui disposent déjà de ressources économiques, de compétences et de l’accès aux données. (…) de petits groupes très influents peuvent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples. (…) En outre, la propriété des données ne peut être confiée uniquement à des acteurs privés, mais doit être réglementée. Elles sont le fruit de la contribution de nombreux acteurs et ne peuvent être vendues ou confiées à quelques-uns. Une créativité capable de les gérer comme un bien commun ou collectif est nécessaire, dans une logique de partage, comme le suggérait déjà saint Jean-Paul II à propos des biens collectifs.» [Oui, le pape parle d’open data…]
Un appel à la régulation
Le pape appelle à «désarmer l’IA»: «Désarmer l’IA, c’est la soustraire à la logique de la compétition armée qui n’est plus aujourd’hui seulement militaire, mais aussi économique et cognitive. C’est la course à l’algorithme le plus performant et à la banque de données la plus vaste dans le but de consolider un avantage géopolitique ou commercial sur tous les autres. Désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. Cela signifie la soustraire aux monopoles, la rendre discutable, contestable, et donc habitable, en la restituant à la pluralité des cultures humaines et des formes de vie. La tâche, aujourd’hui, n’est pas seulement éthique ou technique : elle est écologique au sens le plus radical, car elle met en jeu une nouvelle dimension de notre Maison commune. L’IA est déjà un environnement dans lequel nous sommes immergés et un pouvoir avec lequel nous devons composer. C’est pourquoi il ne suffit pas de la réglementer : elle doit être désarmée et rendue accessible.»
On attend avec curiosité les réactions des patrons de la Big Tech et des dirigeants américains qui, comme J.D. Vance, catholique tendance «intégraliste», ont récemment donné des leçons de théologie au pape.
Référence à Tolkien
Dans Wikipédia (où l’IA n’est pas la bienvenue pour alimenter les articles), l’encyclique publiée ce lundi de Pentecôte fait l’objet, à l’instant où ce billet de blog est bouclé, d’articles dans 12 langues. Celui en français mentionne une référence, inattendue pour un texte aussi important du Vatican, au «Seigneur des anneaux» de Tolkien, où «le magicien Gandalf déclare « Il ne nous appartient toutefois pas de rassembler toutes les marées du monde, mais de faire ce qui est en nous pour le secours des années dans lesquelles nous sommes placés, déracinant le mal dans les champs que nous connaissons, de sorte que ceux qui vivront après nous puissent avoir une terre propre à cultiver ». Le choix de cette référence n’est pas anodin, l’œuvre de Tolkien étant fréquemment citée par la droite libertarienne américaine et les acteurs techno-économiques de la Silicon Valley, notamment J. D. Vance et Peter Thiel.»
Illustration: la basilique Saint-Pierre au coucher du soleil, en 2005. Photo Dnalor 01 / Wikimedia Commons / CC by-sa
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