Shenzhen, Chine, 18 mai 2026. Une chaleur intense et moite qui plaque les chemises aux corps dès la sortie de l’aéroport, un bourdonnement d’une métropole de 17 millions d’habitants ; et au cœur de ce chaos organisé, le quartier général de Shokz. Pour un journaliste tech, débarquer ici, c’est un peu comme entrer dans la salle des machines du monde. L’invitation de Shokz envoyé à la presse internationale était sa première du genre : une immersion dans les entrailles d’une entreprise qui, en moins de quinze ans, a réussi à créer une catégorie de produits là où personne n’en voyait le besoin, puis en devenir le leader mondial.
L’accueil est loin des standards feutrés de la Silicon Valley californienne. Les cadres occidentaux de l’entreprise racontent avec autodérision avoir commandé par erreur du « cerveau de porc cru » dans un restaurant lors de leurs premiers mois sur place. Une anecdote qui illustre à elle seule le choc culturel initial.
Dans le showroom de la marque, on retrouve cette ferveur d’ingénieurs, une humilité presque déconcertante. La thèse que nous expose l’état-major de Shokz est étonnante : l’entreprise ne vend pas des écouteurs, elle vend une nouvelle façon d’interagir avec son environnement sonore. Dans un monde saturé de casques à réduction de bruit active qui nous coupent de la réalité physique, l’ouverture auriculaire devient, selon lui, un acte de résistance technologique.

Le raisonnement mérite qu’on s’y attarde, d’autant que les chiffres de Nielsen montrent que le contenu audio représente près de 20 % de notre temps quotidien de consommation de médias et que le besoin d’entendre encore une voiture arriver lors d’un run ou de percevoir son environnement au bureau n’a jamais été aussi important. Mais comment une modeste usine d’oreillettes radio en est-elle arrivée là ? Voici les coulisses d’une épopée chinoise au rayonnement mondial.
Genèse d’un « dragon slayer » : aux sources de l’innovation
L’histoire de Shokz (anciennement AfterShokz) commence officiellement le 26 avril 2004. À l’époque, pas de conduction osseuse grand public, pas de marketing lifestyle. L’entreprise fabrique des oreillettes pour radios bidirectionnelles, produisant pour d’autres marques internationales, allemandes ou françaises.
Le profil de ses fondateurs est crucial pour comprendre l’ADN de la marque. Ken Chen, cofondateur et actuel CEO, nous l’explique avec un sourire franc : « Nous étions des camarades de classe, tous ingénieurs en mécanique de formation ». Cette fraternité est le socle de la création de la marque : avant d’être des marketeurs, ce sont des techniciens passionnés par la mécanique fondamentale. Chen, qui a fait ses armes dans la finance à New York et Londres avant de rentrer à Shenzhen, utilise une métaphore que l’on retrouvera tout au long de son discours : celle du « dragon slayer », le tueur de dragon. « Face aux géants établis, nous voulions les défier par la technologie pure », nous dit-il.

Cette rébellion n’est pas que rhétorique. Elle s’incarne dans une culture de la qualité absolue qui frise l’obsession. Au détour d’un couloir du showroom, elle est symbolisée par trois marteaux en caoutchouc exposés dans une vitrine. La légende — démentie plus tard par Ken Chen lui-même — raconte qu’il s’en servait pour détruire les unités défectueuses directement sur la ligne de production.

C’est avec cet état d’esprit que la marque AfterShokz est officiellement enregistrée aux États-Unis en octobre 2011, à Syracuse (New York), un choix stratégique lié aux études de Ken dans le pays. Le marché chinois ne portait alors quasiment pas de casques audio ; les États-Unis semblaient le terrain de jeu idéal pour une technologie qui ignorait encore tout de sa future domination mondiale.
Transformer l’échec de la conduction osseuse en standard
Le défi technique de la conduction osseuse était colossal. À ses débuts, cette technologie était rudimentaire, boudée par les audiophiles pour sa piètre qualité sonore et ses vibrations désagréables sur les tempes. Ken Chen le reconnaît sans fard : « La conduction osseuse de l’époque avait des défauts fondamentaux. Mais par inconscience ou par passion, nous avons choisi de les ignorer pour avancer ». Le réveil fut brutal.
En 2012, après un succès d’estime au CES de Las Vegas, où le Wall Street Journal les cite parmi les gadgets de l’année, AfterShokz signe un contrat de distribution avec Office Depot. Mille magasins, un déploiement national. Ken Chen se souvient encore de l’attente fébrile du premier rapport hebdomadaire de ventes. Dans la distribution, la règle est simple : une unité vendue par magasin et par semaine, vous survivez. En dessous, vous disparaissez. Le résultat ? Une catastrophe industrielle. Dix-huit unités vendues. Non pas par magasin, mais au total, sur l’ensemble du réseau des mille boutiques, lors de la première semaine.

L’analyse que Ken Chen en fait aujourd’hui est chirurgicale : « Les gens voulaient le concept d’oreilles libres, ils voulaient la conduction osseuse, mais ils ne voulaient pas de notre produit. Il était médiocre. On ne peut pas forcer quelqu’un à croire à une magie qui sonne mal ». Et ce n’était pas tout. Alors qu’il dînait avec son équipe pour célébrer la fin du CES 2012, Ken a reçu un appel leur annonçant que Best Buy venait de les éjecter de ses rayons. « Quel timing incroyable, s’amuse-t-il aujourd’hui, nous étions en train de discuter de notre stratégie de croissance de proximité quand on nous annonçait que le plus gros distributeur tech nous mettait à la porte. »

Cet échec, au lieu de couler l’entreprise, en est devenu le moteur. Shokz a alors investi massivement dans la R&D interne, sans sous-traiter le cœur de la technologie. Les ingénieurs se sont transformés en acousticiens. Les dépôts de brevet pleuvent, comme en témoigne ceux mis en scène dans le showroom. C’est notamment le cas de Premium Pitch, une amélioration acoustique visant à densifier les basses, le point faible historique de la conduction osseuse, tout en atténuant les vibrations excessives qui rendaient les premiers modèles insupportables à volume élevé.

De 2013 à 2019, l’évolution est fulgurante. Le modèle Bluez, premier Bluetooth de la marque lancé en 2013 (depuis un stand minuscule au CES expédié dans 23 cartons depuis Shenzhen), cède la place au Titanium en 2015 — le premier produit de la marque à franchir le million d’exemplaire vendu, preuve que le marché grand public était prêt. Puis vient l’Aeropex en 2019, qui parachève la formule : légèreté, étanchéité totale, autonomie enfin convaincante. La force de Shokz a été de miser sur une niche délaissée par les géants : la sécurité des sportifs. En permettant aux coureurs et cyclistes d’écouter de la musique tout en entendant leur environnement, Shokz leur a vendu aussi bien un casque qu’une assurance-vie.

Dans les secrets du son Shokz
Il est toujours intéressant de savoir quelles chansons sont utilisées par les ingénieurs acousticiens d’un constructeur. Chez Shokz il s’agit de « Trouble is a Friend » de la chanteuse australienne Lenka. Pourquoi ce titre précisément ? Parce que ses fréquences et ses dynamiques révèlent immédiatement les faiblesses d’un transducteur à conduction osseuse.
Une autre anecdote illustre leur radicalité technique. Dans les premières années, Ken Chen a pris la décision de supprimer le support du codec AAC sur certains modèles. La compression de l’AAC sonnait horriblement mal à travers l’os temporal et que la licence coûtait une fortune. « En supprimant l’AAC, nous avons économisé un million de dollars que nous n’avions pas et le son n’a pas perdu en qualité perçue sur ce support spécifique », explique-t-il.

Sur le plan du confort, Shokz s’est heurté à un plafond de verre. Ne trouvant pas de matériau assez souple pour leur concept de port longue durée, la société a finalement construit sa propre usine de silicone. On y développe aujourd’hui cette matière ultra-souple capable de s’adapter à toutes les morphologies d’oreilles. Autant dire que la volonté de maîtrise de la chaîne est totale.
Le pivot vers la conduction aérienne
En 2023, après plusieurs années dédiées aux seuls sportifs, Shokz opère un pivot stratégique majeur avec le lancement de la gamme « Open » (OpenFit, OpenDots). L’ambition est claire : devenir « mainstream » en se tournant vers le « lifestyle ». Ici, plus de vibrations osseuses. La technologie de « conduction aérienne » projette des ondes sonores directionnelles vers le conduit auditif sans l’obstruer. Un type d’écoute offrant un confort supérieur sur de longues durées (pas de vibrations) et une qualité audio bien plus proche des standards audio, notamment dans les basses fréquences.

L’analyse du marché français que nous avons décortiquée avec les équipes locales révèle des spécificités nationales marquées. La conduction osseuse reste le socle avec 70 % des ventes (OpenRun, OpenRun Pro). La conduction aérienne (OpenFit et OpenDots) représente déjà 30 % du mix produit combiné en seulement un an d’existence. En Chine, le ratio est déjà de 30/30/30 entre les modèles à conduction osseuse, les clips et les tours d’oreille. La France se montre donc plus conservatrice. L’explication que nous en donne le siège est intéressante : « Les Français croient aux choses réelles, aux tests, aux preuves physiques, là où les consommateurs asiatiques suivent davantage les tendances web et la mode éphémère ».

Shokz France a compris qu’il fallait une approche spécifique : sponsoring de l’UTMB à Chamonix, du Marathon de Paris et une présence massive chez Decathlon, leur plus gros revendeur physique, devant la Fnac. On retiendra par ailleurs une donnée surprenante : la France est le pays où la gamme de casques de natation, l’OpenSwim, réalise ses meilleurs scores proportionnels. Manifestement, les Français adorent nager en musique.
L’ambition « all-day wear » : l’écouteur comme extension de soi
Le paradigme change. L’écouteur ne doit plus être cet accessoire que l’on sort de sa poche pour une séance de sport de 45 minutes. Il doit devenir une extension de soi, porté du matin au soir. C’est le concept de l’« all-day wear » promu par la marque chinoise.
Les nouveaux usages dictent cette évolution. Avec l’explosion du télétravail et des réunions hybrides, le besoin de conscience de son environnement est devenu important. Porter des écouteurs ouverts en visioconférence permet de rester attentif à ce qui se passe dans la maison — le bébé qui pleure, le livreur qui sonne —, tout en étant audible par ses interlocuteurs. Une utilisation que les casques ANC classiques rendent beaucoup moins naturelle (les modes transparents sont loin d’être tous parfaits).

Mais Shokz voit déjà plus loin : l’intelligence artificielle et les lunettes intelligentes. Dans les laboratoires, on travaille sur l’intégration de l’IA. Le concept est simple : l’oreille libre constitue l’interface parfaite pour interagir avec un assistant personnel. On entend l’IA murmurer une instruction de navigation ou traduire une phrase en temps réel, tout en continuant sa conversation avec la personne en face. Des prototypes de lunettes intelligentes, déjà aperçus au CES, s’inscrivent dans cette vision. Un chiffre cité par les équipes de Shokz résume bien l’enjeu : le confort est désormais le critère d’achat numéro un, devant la fidélité sonore pure. Pour ceux qui portent des écouteurs huit heures par jour, le poids et la pression sur les oreilles sont les vrais ennemis à abattre.
Le futur sera-t-il « open » ?
L’épopée de Shokz est celle d’un « dragon slayer » qui est devenu par la force des choses, le leader du marché qu’il a créé. Pourtant, les défis sont immenses. La concurrence de son compatriote Huawei, très agressif en Chine avec ses FreeClip, de Samsung ou potentiellement d’Apple, va tester la résistance de la marque. Pourront-ils rester ce rebelle agile tout en devenant une institution ?
Sur un marché des écouteurs ouverts qui ne pèse que 10 % des ventes de produits audio personnels (30 millions d’exemplaires prévus en 2026 sur un total de 300 millions), la société chinoise devra continuer à faire grandir cette part du gâteau et s’assurer qu’il en reste le principal pourvoyeur face aux géants de la tech.
👉🏻 Suivez l’actualité tech en temps réel : ajoutez 01net à vos sources sur Google, et abonnez-vous à notre canal WhatsApp.