Tsunami d’actualités ces derniers jours autour de l’écosystème de Wikipédia, qui fête ses 25 ans, et des projets liés, avec la tenue à Paris du 21 au 25 juillet de la Wikimania (voir plus bas, la partie « Convention wikimédienne à Paris »), et la publication par Wikimédia France (WMFr), l’association qui promeut ces projets en France, d’un livre blanc. Intitulé «Vers une société des communs», ce texte (sous licence libre Creative Commons attribution-partage dans les mêmes conditions, ou CC by-sa) décline en six grandes priorités, subdivisées en 28 propositions, une expression publique de l’association française en amont des élections présidentielle et législatives de 2027.
Des infrastructures de connaissances ouvertes
Wikimédia France présente son livre blanc ainsi: «La souveraineté numérique ne se limite pas à la technologie: elle suppose la préservation d’infrastructures de connaissances ouvertes, transparentes et gouvernées démocratiquement.» Ses six recommandations clés:
– «Imposer la transparence des sources et la traçabilité de l’information pour les IA génératives et les moteurs de recherche hybrides. [un sujet vital pour Wikipédia, à la fois abondamment moissonnée par les IA génératives et moins consultée – 8% de pages vues par des humains en moins entre 2024 et 2025 – parce que les IAgen ne donnent souvent pas leurs sources et que de plus en plus de gens s’informent directement par IA. Avec ce risque évoqué ces derniers temps, notamment à la Wikimania, que Wikipédia devienne un «dark commons» invisibilisé]
– Déployer de grandes campagnes nationales de santé publique sur les dangers des plateformes.
– Consacrer la protection absolue du domaine public face aux enclosures numériques.
– Durcir la législation contre les procédures bâillons (Anti-SLAPP) pour protéger les communs.
– Consacrer le « Droit à la contribution » aux communs comme un pilier fondamental de l’engagement citoyen et de l’émancipation au XXIe siècle.»
À propos du DSA (Digital Services Act), Wikimédia France explique:
«Jusqu’à présent, la Commission européenne a pris en compte la spécificité du modèle Wikipedia, notamment au niveau de la distinction entre la communauté des éditeurs et l’hébergeur de la plateforme (Fondation Wikimédia – WMF). Celle-ci est cruciale pour préserver le fonctionnement de l’encyclopédie en ligne. En effet, les obligations du DSA reposent exclusivement sur la Fondation et non pas sur les bénévoles.
Dans le cadre d’une future révision du DSA ainsi que dans l’adoption des futures régulations numériques , l’État français doit fermement préserver cet aspect et reconnaître de façon formelle la diversité des architectures du Web. Plus largement, les futures régulations devront adapter leurs exigences aux plateformes collaboratives, décentralisées et non lucratives qui participent à l’intérêt général.»
Droit à la contribution
Open access: le livre blanc soutient un accès ouvert élargi contre les fake news et infox diverses. «La lutte contre la désinformation scientifique de masse (qu’elle concerne la santé, l’histoire ou le climat) est structurellement entravée lorsque la science de qualité et les données fiables sont confinées derrière des barrières financières (paywalls). L’État doit poursuivre une politique ambitieuse en faveur de l’accès ouvert (Open Access) pour les publications scientifiques et culturelles financées par les fonds publics, afin de fournir aux citoyens et aux modérateurs des communs numériques des sources de qualité indispensables à la vérification des faits.»
Protéger le domaine public: «Les décideurs publics doivent veiller à ce que la protection du droit d’auteur ne se transforme pas en outil d’enclosure du savoir. Wikimédia France soutient l’adoption des principes du Digital Knowledge Act (…):
«Il est nécessaire d’inscrire explicitement dans la loi qu’une reproduction fidèle (photographie bidimensionnelle, numérisation 3D) d’une œuvre déjà élevée dans le domaine public ne peut pas générer de nouveaux droits d’auteur exclusifs ou droits voisins. Les barrières juridiques et tarifaires entourant les collections publiques doivent être définitivement supprimées pour encourager la réutilisation éducative, citoyenne et créative en application de l’article 14 de la Directive sur le droit d’auteur de 2019.»
Un droit à la contribution reconnu: «Inscrire la contribution aux communs numériques (et par extension aux logiciels libres qui en partagent la gouvernance) comme un nouveau droit social et civique. Ce droit se traduit par des mécanismes concrets de temps libéré en entreprise, une reconnaissance dans la fonction publique et une valorisation des compétences tout au long de la vie.» On trouve aussi cet accent sur la contribution aux communs dans le récent rapport de la commission d’enquête « sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France ».
Logiciels libres: «L’État doit s’obliger à la transparence et à la maîtrise de ses outils en faisant du logiciel libre la norme absolue pour ses propres administrations, en privilégiant à chaque fois que possible les projets structurés sous forme de communs numériques. (…) Tout code financé par le contribuable doit non seulement être publié sous licence libre, mais aussi abonder et nourrir le patrimoine commun de l’écosystème, interdisant ainsi la captation exclusive de la valeur par un prestataire unique.»
Convention wikimédienne à Paris
La semaine dernière s’est tenue à la Cité des sciences (alias La Villette) à Paris la Wikimania, cette convention annuelle des contributeurs et contributrices de Wikipédia et des projets associés, comme la bibliothèque d’images et de sons Wikimedia Commons, le Wiktionnaire (un des 144 dictionnaires du mouvement, en français comme son nom l’indique) etc. – cette 21e Wikimania était la première à se passer en France.
Avec pour bannière cette année «Liberté, équité, fiabilité», elle a réuni 1.200 participant(e)s du monde entier, dont les deux tiers venus d’ailleurs que l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest et du Nord. La Wikimania a eu droit en introduction à un message chaleureux venu de l’espace, de l’astronaute Sophie Adenot depuis la station spatiale internationale.
Il y avait pléthore de tables rondes et d’exposés intéressants (en grande majorité en anglais), des stands successivement tenus par des chapitres nationaux ou régionaux (dans le sens de région du monde comme de régions françaises – exemple avec la cabale de la Quenelle, alias le groupe wikimédien de Lyon et sa région), d’associations etc. Jetez un œil au très riche programme: le choix était souvent difficile, plein d’événements se tenant simultanément.
Deux interventions sur l’IA
Heureusement, une partie était diffusée en streaming, et les captations sont toujours visibles. Un des grands sujets cette année (et on peut parier que l’an prochain, en août 2027 à Santiago du Chili, il en ira de même) était l’IA, ses possibilités, ses menaces. Une wikipédienne, Waltercolor, a eu l’excellente idée de résumer deux moments de la Wikimania sur ce thème (l’un en français et l’autre en anglais), avec les liens nécessaires, dans le Bistro (principal forum de discussion dans Wikipédia en français):
«Parmi la foultitude de conférences, ateliers et discussions proposés, ces deux interventions ont particulièrement retenu mon attention car elle ouvrent, je pense, des perspectives prometteuses (les liens vers les vidéos sont dans les pages de présentation).
La table-ronde « L’IA générative dans mes contributions Wikimédia: entre le permis, le toléré et le tabou » a réuni plusieurs wikipédistes de la communauté francophone. Ce panel de 55 min est un véritable concentré d’idées sur ce que nous pouvons faire dans les communautés et la contributions à l’ère de l’IA. De la politesse de ne pas converser via un outil d’IA à l’utilisation de l’ingénierie pédagogique pour faire évoluer les formes d’apprentissage, tout un spectre de nouvelles attitudes et de gestion raisonnée de l’IA sont évoquées dans cette discussion féconde menée d’une main de maître par Emmanuelle Guebo Kakou. Un débat de référence.
La courte présentation de Ramya Chandrasekhar intitulée « From open data to sustainable data commons: A multilayered ecosystem » est vraiment impressionnante. Cette jeune chercheuse en droit du CNRS expose en 10 min pourquoi la réécriture des licences Open Data Commons ainsi qu’un changement dans les mécanismes de gouvernance et de partage des revenus sont nécessaire pour renforcer l’écosystème de l’Open à l’ère de l’IA. Pionnier, spécialisé et indispensable.»
© Simon Delahaye pour la Wikimedia Foundation / Wikimedia Commons / CC by-sa
Photo de groupe de Wiikimania Paris, le 25 juillet 2026
Photo: Simon Delahaye pour la Wikimedia Foundation / Wikimedia Commons / CC by-sa
Wikimania Paris a aussi été l’occasion de centaines de téléversements sur Wikimedia Commons, photos, présentations etc. (167 photos rien que pour la nourriture :-)). Dont ci-dessus en fin de convention, cette belle photo de groupe samedi 25 juillet, aux allures de «Où est Charlie?»
Illustration en tête de ce billet: Baby Globe, la mascotte des 25 ans de Wikipédia (et star de Wikimania Paris) avec deux wikimédien(ne)s.
Photo: Ahmad Ali Karim / Wikimedia Commons / CC 0 (domaine public)
Lire aussi
Les sans pagEs et le Wiktionnaire: féminisme et dictionnaire dans la galaxie Wikimédia – 4 juillet 2026
Sites d’actus produites par IA : Wikipédia va faire du ménage dans ses sources – 9 février 2025
L’exposition Vermeer, les copyrights abusifs et le domaine public– 26 mars 2023