Cette semaine, c’est champagne, ou mocktails pour Dry January, pour les dizaines de milliers de contributeurs (près de 250.000 par mois) de l’encyclopédie Wikipédia et tous les internautes qui la consultent – 85% des Français, dont 44% au moins une fois par semaine (étude Marsouin-IMT Atlantique): cet extraordinaire projet collectif né le 15 janvier 2001 fête donc son quart de siècle. L’association Wikimédia France (WMFr), chapitre français de la fondation américaine Wikimedia (WMF, ne pas confondre les sigles ;-)) qui soutient l’encyclopédie et les projets liés, a tenu une conférence de presse aux Archives nationales, un de ses partenaires (cf. point 3 ci-dessous), tandis que la fondation a fait une grosse annonce sur le plan économique. Il y aurait mille choses à dire, ici focus sur trois sujets.
1. Des entreprises d’IA signent des contrats avec Wikimedia Enterprise
En 2025, la Wikimedia Foundation a souligné à plusieurs reprises le poids accru de la collecte récurrente de ses contenus par la Big Tech, les IA génératives utilisant massivement les articles de Wikipédia pour nourrir leurs robots conversationnels – et les chatbots n’indiquant pas ou pas tous leurs sources, en plus. Avec un double impact:
a) Effet immédiat, la charge sur les serveurs de la WMF, qui a constaté une consommation en très forte hausse de bande passante par les bots d’IA.
Un rapport de la fondation, en avril 2025, précisait que «au moins 65 % du trafic gourmand en ressources de notre site web provient de robots, une proportion disproportionnée sachant que les pages vues par ces robots représentent environ 35% du total. Cette forte utilisation perturbe constamment le travail de notre équipe dédiée à la fiabilité du site, qui doit bloquer le trafic excessif de ces robots d’exploration avant qu’il n’affecte l’expérience utilisateur.»
b) Ces IA contribuent à faire chuter le nombre de visites humaines sur Wikipédia, un souci pour sa pérennité – moins de visibilité risque de réduire à terme la participation et les dons. Le nombre de pages réellement regardées par des humains a chuté de 8% en un an.
Pour les sociétés grosses consommatrices de Wikipédia, la WMF avait annoncé en 2021 le lancement de Wikimedia Enterprise, «une interface de programmation (API) pour le contenu Wikimedia. Elle est conçue pour les exigences des très grandes organisations qui utilisent le contenu Wikimedia dans leurs services commerciaux et qui ont des besoins considérables en termes de volume, rapidité, et fiabilité de service. Ce service sera accompagné d’une garantie contractuelle (un ‘Service Level Agreement’ ou SLA) pour les clients payants.»
Premier exercice rentable depuis 2021
L’appel de la fondation aux gros consommateurs, a-t-elle annoncé ce 15 janvier, a été entendu par «plusieurs entreprises, dont Ecosia, Microsoft, Mistral AI, Perplexity, Pleias et ProRata», devenus au cours de l’année écoulée partenaires de Wikimedia Enterprise, «une solution commerciale destinée aux grands utilisateurs et distributeurs de contenu issus des projets Wikimedia ». La fondation précise que ces entreprises rejoignent «ainsi des partenaires existants tels qu’Amazon, Google et Meta. Elles peuvent accéder au contenu des projets Wikimedia à un volume et une vitesse adaptés à leurs besoins, tout en soutenant directement notre mission à but non lucratif.»
Dans son rapport financier 2024-2025, publié fin novembre 2025, Wikimedia Enterprise (WE) déclare que lors de cet exercice, «les recettes et les dépenses annuelles ont augmenté par rapport au rapport annuel précédent, pour atteindre respectivement 8,3 millions de dollars et 4,4 millions de dollars. Les recettes ont connu une hausse de 148% par rapport à l’année précédente et représentent 4% des recettes totales de la fondation Wikimedia pour la période.»
WE annonce dans ce document, qui présente donc son premier exercice bénéficiaire, avoir 13 clients commerciaux, dont parmi les nouveaux «Ecosia, Pleias, ProRata.ai, et Nomic AI». Au côté de la super star Mistral AI, la start-up Pleias est l’autre français annoncé dans ces nouveaux contrats – voir la présentation dans ZDNet en 2024 de son projet Common Corpus de mise à disposition d’un corpus de plus de 500 milliards de mots destinés à entraîner les LLM.
2. «Rééquilibrer la représentation visuelle de l’Afrique sur Internet»
Partie des Etats-Unis, Wikipédia s’est graduellement étendue en Europe et dans d’autres pays, mais en Afrique le phénomène est assez récent. J’ai recueilli les observations d’une pionnière de Wikipédia (elle y contribue depuis 2002). Florence Devouard, ingénieure agronome de formation, a cofondé Wikimédia France en 2004 et présidé, de 2004 à 2008, la fondation Wikimedia. À partir de 2013, elle s’est tournée vers les contributions africaines pour participer au développement des contenus et des participants sur ce continent alors très peu représenté.
Aujourd’hui, m’indique-t-elle, Wikipédia y a vu grandir le nombre de ses contributeurs, avec des structures créées dans une trentaine de pays, contre deux ou trois seulement il y a une dizaine d’années. L’association Wiki in Africa, dont Florence Devouard est la codirectrice, a été créer pour accompagner les communautés naissantes et développer des contenus liés au continent africain. L’organisation supervise notamment le concours annuel de photos Wiki Loves Africa, (WLA), inauguré en 2014. Sa prochaine édition, qui commencera en mars, aura pour thème «Rites et rituels».
En 11 ans, ce concours a permis l’importation de 146.000 images sous licence libre (CC by-sa) par 12.854 participants, depuis 55 pays d’Afrique, dans Wikimedia Commons, l’immense médiathèque, banque d’images et de sons – 132 millions de fichiers à présent, contre 30 millions il y a dix ans) – qui sert à Wikipédia et aux autres projets portés par la WMF. «On sent une montée en compétences, Wikipédia touche des photographes professionnels qui apportent des photos et des vidéos très chouettes», sourit Florence Devouard (voir dans Wikimedia Commons la galerie Afrique). Les communautés wikipédiennes sont particulièrement actives en Côte d’Ivoire et au Nigeria, souligne-t-elle.
«Montrer la diversité culturelle, sociale, historique du continent africain»
Les principales motivations qui ont amené la création de WLA, explique sa cofondatrice, «étaient de
a) générer des médias libres pour illustrer Wikipédia, afin d’éviter que les articles généraux soient uniquement illustrés par des clichés européens ou nord-américains. Par exemple, cette photo, élue « image de l’année 2017 » (POTY 2017), illustre l’article « feu de forêt ».
b) Encourager les Africains à partager leurs propres visions du continent; afin de rééquilibrer la représentation visuelle de l’Afrique sur Internet, souvent dominée par des perspectives extérieures ou stéréotypées. Mais aussi pour montrer la diversité culturelle, sociale, historique du continent (l’Afrique n’est pas un pays… Non ce n’est pas un désert partout… Non les photos prises par les touristes ne montrent pas tout…).»
c) «Encourager l’arrivée et l’engagement de nouveaux contributeurs et leur formation. Profiter de l’occasion pour les former aux licences libres, à l’écosystème, aux outils wiki, à la photographie, à la création d’association etc.).»
Présentation : 10 ans de Wiki Loves Africa
3. Images et données spatiales : un partenariat avec le CNES
Wikimédia France a aussi annoncé un partenariat avec le CNES (Centre national d’études spatiales). Il «prévoit un accompagnement dédié aux scientifiques dans l’appropriation des outils wikimédiens, la mise à disposition de leurs ressources sous licence libre sur Wikimedia Commons, l’enrichissement des articles existants et l’organisation d’événements de médiation scientifique ouverts au public.»
L’association a tissé depuis plus d’une décennie des liens avec plusieurs organismes culturels ou scientifiques, notamment avec des wikimédiens en résidence, en université, dans un monument historique (cas du château de Versailles), etc. et l’utilisation ou réutilisation de contenus, par exemple avec les Archives nationales.
Le partenariat avec le CNES devrait permettre la mise sous licence libre de davantage de leurs contenus: en comparant dans Wikimedia Commons les catégories CNES, ESA (Agence spatiale européenne) et Nasa, la disproportion actuelle est flagrante. En 2017, l’ESA avait annoncé la mise sous licence libre (CC by-sa) de ses images, vidéos et données, tandis que la Nasa diffuse depuis toujours ses images dans le domaine public.
Illustration: « Celebrate Africa Women », un événement d’Africa Wiki Women, le 13 mars 2025. Photo Ruby D-Brown / Wikimedia Commons / CC by
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