« La perte de contrôle de l’Europe sur les moyens de paiement est un vrai problème »

« La perte de contrôle de l'Europe sur les moyens de paiement est un vrai problème »



Un alignement des planètes ? Depuis plusieurs semaines, Wero, la solution de paiement de particuliers à particuliers, a le vent en poupe. Celle qui compte devenir l’alternative européenne aux géants américains Visa et MasterCard ne cesse d’être mise en avant, dans un contexte où l’Europe cherche à se doter de systèmes de paiement « souverains ». « La souveraineté, c’était déjà l’objectif quand on a créé l’EPI en 2020 », rappelle Ludovic Francesconi, directeur stratégie et développement de l’European Payments Initiative, le consortium de banques européennes à l’origine de Wero.

À cette époque, « il y avait déjà une volonté très forte des autorités de voir émerger une solution européenne créée par des acteurs européens pour les Européens », se remémore-t-il. Depuis, la volonté des États-Unis de détricoter les institutions européennes est passée par là, exacerbant les appels à réduire la dépendance de l’Europe aux systèmes de paiement étasuniens. Et cet appel, Wero l’a parfaitement entendu.

Avant son lancement en 2024, « on avait en Europe des solutions principalement nationales qui fonctionnaient bien au niveau d’un pays », à l’image du réseau CB en France, nous explique le responsable du développement. Mais il n’existait rien d’européen pour le transfrontalier. « On a ce paysage morcelé avec les 27 pays qui ont chacun une ou plusieurs solutions, ce qui ne nous permet pas d’avoir une taille critique et d’aller à l’échelle pour concurrencer les acteurs américains », estime-t-il. Pour réaliser une transaction d’un pays à l’autre, il faut encore aujourd’hui passer par l’un de ces acteurs du paiement internationaux, comme Visa, MasterCard, mais aussi les « wallets », les portefeuilles numériques, alias Apple Pay, Google Pay, Samsung Pay ou Paypal. 

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« La donnée va hors de l’Europe et est régie par des lois qui ne sont pas européennes »

Or, « le fait de perdre le contrôle sur les moyens de paiement, mais aussi sur les containers du moyen de paiement, qui sont ces wallets, ces portefeuilles numériques, c’est un vrai problème. La donnée va hors de l’Europe et est régie par des lois qui ne sont pas européennes, et avec des niveaux de sécurité qui ne sont pas ceux des standards européens », souligne-t-il.

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En 2020, l’EPI cherche d’abord à mettre en place « un grand système européen de paiement par carte ». Mais le projet tombe à l’eau deux ans plus tard, faute de consensus. En 2024, tout repart avec le lancement de Wero, ex-Paylib pour la France. L’idée : inclure les banques et passer par elles pour proposer un nouveau service : du transfert d’argent entre particuliers, de compte bancaire à compte bancaire, via le numéro de téléphone, l’email ou un QR Code. Il s’agira ensuite d’étendre ce service, basé sur le virement instantané SEPA, en le déployant dans le e-commerce, puis dans les points de vente physiques.

Aujourd’hui présent en France, en Belgique et en Allemagne, Wero est utilisé pour le paiement de particulier à particulier, qu’il s’agisse de rembourser un collègue, de partager des additions ou des vacances entre amis ou en famille. Le système sera bientôt proposé sur les sites de e-commerce. La phase, déjà initiée en Allemagne, sera lancée en Belgique et en France, à compter de cet été.

Pour que les choses fonctionnent, deux faces doivent se rencontrer, nous explique Ludovic Francesconi : la partie consommateurs, et la partie commerçants. Côté consommateurs, « on a déjà 50 millions d’utilisateurs qui sont capables d’utiliser Wero pour du paiement P2P (de particulier à particulier, NDLR). Demain, ils vont aussi pouvoir automatiquement l’utiliser pour régler leurs achats sur des sites de e-commerce », avance-t-il. Dans le détail, les particuliers passent en fait par leur banque qui distribue Wero via sa propre application, ou via celle de Wero. L’utilisation restera gratuite pour le consommateur.

Côté commerçants, Wero devra être intégré comme un nouveau moyen de règlement sur la page de paiement du site de e-commerce. Pour ce faire, la plateforme de commerce électronique devra aussi passer « par une banque ou un prestataire de services de paiement (“l’acquéreur” dans le jargon), comme Adyen, Stripe, Worldpay, etc », détaille le directeur du développement de Wero. Tout l’enjeu pour l’EPI va être de parvenir à ce que les commerçants adoptent massivement Wero.

Wero promet des tarifs moins élevés pour les commerçants

Et pour le responsable de la stratégie de l’EPI, « on a chez les marchands un très fort intérêt, parce qu’ils sont à la recherche d’une vraie alternative à ce qui existe aujourd’hui, en particulier une vraie alternative aux cartes internationales, pour avoir une meilleure expérience utilisateurs, mais aussi pour avoir des frais plus avantageux ». Des atouts que compte justement apporter Wero.

Avoir des tarifs moins élevés est un argument de taille pour nombre de petites sociétés. « Si on parle des tout-petits commerçants, des artisans, des professions libérales, on a des solutions qui permettent un accès facile au paiement, comme le QR code. On peut poser un QR code sur le comptoir ou sur le bureau et le client peut le flasher et faire un paiement directement avec Wero », expose-t-il. Dans un tel cas, ces frais sont « vraiment très bas ».

Mais pour les plus grands commerçants, la tarification sera définie par l’acquéreur, donc par la banque du commerçant. « Nous, nous ne sommes pas en relation directe avec le commerçant, nous n’avons pas de contrat avec ce dernier. Mais notre modèle économique fait que l’acquéreur peut proposer des frais aux commerçants inférieurs à ceux des cartes », précise-t-il.

L’étape d’après aura lieu dans les magasins physiques, où Wero pourrait être proposé sous deux formes : le paiement par QR Code, et le sans contact. « Ce qui fonctionne très très bien, quand on va dans les magasins, c’est le sans contact, du paiement de compte à compte avec la technologie NFC, sur les terminaux de paiement. Ça, c’est ce qu’on est en train de préparer », déclare Ludovic Francesconi. « Cette phase va prendre un petit peu plus de temps parce que c’est une solution plus complexe. On aura le wallet Wero qui fera du paiement sans contact dans les iPhones et les téléphones Android. C’est ce qu’on va faire à partir de mi-2027, avec un déploiement qui aura lieu progressivement en 2027-2028 », ajoute-t-il.

En parallèle, Wero s’est rapproché, début février, de son objectif européen. L’EPI a annoncé s’allier avec des équivalents en Europe du Nord et du Sud, pour créer une plateforme européenne d’interconnexion. Le futur hub de paiement européen permettra, à terme, de couvrir 13 pays et près de 130 millions d’utilisateurs, soit une bonne partie des citoyens du Vieux Continent. Le tout représente « ensemble environ 72 % de la population de l’UE et de la Norvège », indiquait l’organisation au début du mois. L’étape, si elle se concrétise, pourrait les projeter dans la cour des grands. Contrairement au projet initial de 2020 qui a été tué dans l’œuf, il ne s’agit pas de remplacer des solutions locales, mais de créer une plateforme qui les connecte les unes avec les autres. Et les voyants sont, cette fois, tous au vert.

« On ne peut pas communiquer forcément beaucoup de chiffres, mais la tendance d’usage est très très bonne, que ce soit en France, en Allemagne ou en Belgique. On va rajouter les Pays-Bas et le Luxembourg cette année. On a également de bonnes perspectives d’expansion sur d’autres marchés », s’enthousiasme-t-il. « Le fait de dire que Wero est aujourd’hui un succès, personne ne peut le contredire. Maintenant il va falloir que les prochaines étapes se concrétisent en temps et en heure, et qu’il y ait une adoption forte du côté des commerçants », poursuit-il. Sur ce point, Ludovic Francesconi est confiant. « En Allemagne, on a déjà des grands commerçants qui sont au rendez-vous ». En France, plusieurs entreprises comme Air France, E. Leclerc, Orange, Sosh ont déjà confirmé qu’elles utiliseraient Wero comme moyen de paiement.

L’euro numérique ? On pourrait l’intégrer dans notre wallet

Reste une possible zone d’ombre. L’euro numérique, un projet initié en 2020 et « réactivé » début février par le Parlement européen, prévoit aussi une solution de paiement concurrente : ne va-t-il pas contrecarrer les ambitions du champion français ? Pour Ludovic Francesconi, le projet, qui devrait être disponible en 2029 au mieux, soit plusieurs années après la mise en place de Wero, soulève encore de nombreuses questions. « Tout dépendra de ce que c’est, de son mode de fonctionnement, de ses plafonds d’utilisation », note-t-il. « Après, je ne suis pas sûr qu’en termes d’usage, il y ait un vrai intérêt pour le consommateur », indique-t-il.

D’abord, « le consommateur lambda ne fait pas la différence entre l’euro de banque centrale et l’euro commercial de banque commerciale ». Ensuite, « il faut quand même savoir que nous, Wero, c’est du paiement, avec mon compte bancaire. On ne peut pas faire plus simple. Je n’ai pas à ouvrir un nouveau compte, je n’ai pas à m’inscrire sur un nouveau service. Je paie via Wero avec mon compte bancaire. L’euro numérique, ce sera un nouveau compte qu’il faudra ouvrir, et que l’on devra recharger avec son compte bancaire », expose-t-il. Or, « si je peux (déjà) payer avec mon compte, pourquoi avoir besoin d’un nouveau compte qui va me permettre de payer en euros numériques puisque, de toute façon, mon compte me permet déjà de payer en euros », questionne-t-il.

Dans tous les cas, si le projet se concrétise, Wero pourrait, avec « son approche du wallet », intégrer le paiement par euros numériques, via un éventuel futur partenariat. « En France, un pays qui a CB et Wero, on a déjà des solutions souveraines bien implantées. Mais peut-être que dans certains pays (qui n’ont pas d’équivalents, NDLR), cela aura plus de sens, effectivement, de faire du paiement en euros numériques », indique-t-il. En attendant, la marque, dont le slogan est « changer la manière dont l’Europe paie », met les pleins feux sur la phase décisive du e-commerce. Parviendra-t-elle à détrôner les grands acteurs du paiement américains en Europe ? « Ce n’est que le début », promet Ludovic Francesconi.

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