Histoire d’une notion. Trois lettres seulement pour exprimer toute la profondeur de son mépris. C’est le tour de force de « PNJ », pour « personnage non joueur », une expression devenue courante, en particulier chez les plus jeunes. Et qui, l’air de rien, s’avère une arme aussi discrète qu’efficace pour rabaisser son prochain.
Avant de rejoindre la panoplie des insultes qui atteignent d’autant mieux leur cible que celle-ci ne les comprend pas, le PNJ était parfaitement inoffensif. Dans l’univers du jeu de rôle moderne, né avec la publication du premier Donjons et Dragons en 1974, les « personnages non joueurs » correspondent, comme leur nom l’indique, à tous les personnages qui ne sont pas incarnés par le ou les joueurs humains. Le peuple des PNJ est donc vaste et varié : il peut s’agir du tavernier qui tient l’auberge où se rencontrent les « personnages joueurs » (« PJ »), mais aussi de la serveuse qui prend leur commande, de leur voisin de comptoir, de la créature maléfique qui terrorise le village, de la reine et de ses gardes, etc. Dans le cas du jeu de rôle sur table, tous ces personnages secondaires sont interprétés par le meneur de jeu, tandis que c’est l’ordinateur qui s’en charge dans le cas du jeu vidéo de rôle.
« Contrairement aux “personnages joueurs”, le PNJ, par essence, doit rester dans l’ombre : il n’a pas d’autre rôle que de servir l’histoire et de mettre les PJ en valeur », explique Coralie David, chercheuse, autrice et éditrice aux éditions Lapin Marteau, spécialisées dans le jeu de rôle. Cantonné à la fonction d’adjuvant – qui apporte son aide aux héros – ou d’opposant – qui entrave leur action –, le PNJ est un objet, et non un sujet du récit. Un objet néanmoins essentiel tant il favorise l’investissement émotionnel des joueurs en peuplant l’univers dans lequel ils évoluent, et en montrant les conséquences concrètes de leurs choix sur le monde qui les entoure.
A l’instar de beaucoup d’autres éléments venus du jeu de rôle sur table, comme les « points de vie », ou les « quêtes secondaires », l’expression a été popularisée par le jeu vidéo. Il y a aussi gagné sa mauvaise réputation. « A cause des limitations techniques des premiers RPG (pour “role playing game”, ou jeu vidéo de rôle), leurs PNJ n’avaient que de courtes lignes de dialogue, et une fâcheuse tendance à les répéter en boucle – entraînant une expérience de jeu un peu lassante, voire frustrante », explique Coralie David. Peu à peu, le terme devient synonyme de bête automate ou de coquille vide.
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