Un nouveau cas d’un David français contre un Goliath américain ? Depuis plusieurs semaines, Jérémy André, fondateur du chatbot d’intelligence artificielle Simone AI, est vent debout contre Meta, la maison mère de WhatsApp. Depuis le 15 janvier 2026, seul « Meta AI », l’outil d’intelligence artificielle de la société américaine, et concurrent de Simone AI, est, officiellement, disponible sur la messagerie en ligne. Les utilisateurs n’ont qu’à cliquer sur le rond bleu pour échanger avec cet outil IA.
Cette mesure, annoncée en octobre 2025 par Meta, était scrutée de près par la Commission européenne, mais aussi par Simone AI. L’annonce de la firme américaine a été pour la start-up française un véritable coup de massue. Fin 2025, se remémore son fondateur, « alors qu’on était déjà bien lancé, Meta a indiqué qu’il n’y avait que Meta AI qui pouvait avoir le droit de vivre à travers la plateforme WhatsApp », nous explique-t-il.
La nouvelle est, ni plus, ni moins, une catastrophe pour le chatbot IA français. L’outil aux 75 000 utilisateurs déclarés dans plus de 80 pays, n’est pas accessible via une application, contrairement à ce qui existe pour ChatGPT, Le Chat ou Claude. « Notre objectif, c’était vraiment d’apporter l’IA à des gens qui n’en ont pas forcément les habitudes, les codes, qui ne vont pas penser à télécharger chaque GPT, à avoir une application distincte », souligne son fondateur.
Et pour Jérémy André, « il n’y a pas de meilleur endroit pour un assistant IA que WhatsApp », une messagerie en ligne non seulement « accessible, quel que soit le niveau technologique de l’utilisateur », mais aussi très utilisée en Europe. « 96 % de la population utilise WhatsApp quotidiennement. Et pour de nombreuses personnes, c’est le seul moyen de communication avec les autres », estime-t-il.
« De nouveaux tarifs prohibitifs »
Lancé en juin 2024, le chatbot IA français, « basé sur des LLM d’OpenAI, de Mistral et de Claude », fait le choix d’être uniquement accessible sur WhatsApp. Devenir persona non grata sur la messagerie signifierait ni plus ni moins la fin de son modèle économique… voire la fin, tout court. Mais début 2026, l’entrepreneur, qui a entre-temps fondé la start-up Agentik qui porte Simone AI, reprend espoir. En Italie, Meta, visé par une enquête de l’antitrust local, est forcé de faire machine arrière, et d’accepter les concurrents de « Meta AI » sur WhatsApp. À Bruxelles, l’autorité de la concurrence de l’Union européenne publie un avis préliminaire, dans lequel elle estime que l’exclusion des agents IA tiers comme Simone AI est bien anticoncurrentielle.
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Le groupe américain a quelques semaines pour changer la donne, prévient Bruxelles, qui le menace de mesures provisoires. Début mars, le timing s’accélère. Alors que Meta devait être entendu par la Commission européenne, la société américaine décide de changer de braquet. Elle met fin à l’exclusion de tous les agents IA développés par des tiers sur WhatsApp. Mais elle impose aux concurrents de son outil IA un nouveau tarif, le géant étatsunien mettant en avant des coûts liés à son infrastructure.
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Pour Jérémy André, l’annonce a l’effet d’un second couperet. « Meta dit : “on ne va pas interdire les assistants tiers, mais on va mettre une nouvelle tarification en place qui tourne entre 5 centimes et 13 centimes par message” ». Or, « ce sont des tarifs qui sont absolument prohibitifs et qui excluent de fait tous les concurrents pour laisser uniquement le champ libre à Meta AI qui, lui, est proposé gratuitement », regrette-t-il.
« Il ne faut pas être Sherlock Holmes pour voir que leur objectif, ce n’est pas du tout d’ouvrir WhatsApp »
Car pour la première fois, les développeurs d’IA qui souhaitent être utilisés sur WhatsApp vont être contraints de payer à Meta « un prix par message, alors que jusqu’à présent, Meta facturait uniquement le premier message envoyé à l’utilisateur qui ne l’a pas sollicité », nous explique l’entrepreneur. Qui poursuit : « Donc au lieu de nous faire payer un message tous les 24 heures au maximum, on va devoir payer pour chaque requête de l’utilisateur ». Avec un tarif oscillant entre 5 centimes et 13 centimes par message, la facture monte vite. « Si vous envoyez 100 messages, ça veut dire que les frais pour la plateforme seraient de 13 euros. Or 100 messages par utilisateur, c’est très peu. Nous, on en gère des dizaines de milliers par jour », complète-t-il.
Pour expliquer la nouvelle tarification, le groupe de Mark Zuckerberg a mis en avant ses infrastructures qui devaient être adaptées, ces dernières n’étant pas forcément faites pour accueillir des chatbots développés par d’autres sociétés : un argument « sorti du chapeau », commente Jérémy André. Donc « ils ont laissé ChatGPT, Copilot, etc. sans problème utiliser WhatsApp pour du jour au lendemain dire “non, finalement, c’est compliqué, nos infrastructures ne peuvent pas tenir la charge” », s’offusque-t-il.
Pourtant, « cette nouvelle mesure a le même effet sur la concurrence (que la précédente mesure d’interdiction des outils tiers), c’est-à-dire de faire en sorte que les concurrents soient obligés de laisser le champ libre à Meta », développe-t-il. Le fondateur de Simone AI explique être en contact avec les avocats d’autres chatbots IA exclus de la plateforme, comme ceux de l’agent IA Poke – l’un de ses cofondateurs a vilipendé ces mesures dans les médias américains et sur le réseau social X.
« On est tous un petit peu médusés de voir cette situation (…). Il ne faut pas être Sherlock Holmes pour voir que leur objectif, ce n’est pas du tout d’ouvrir, de vous laisser utiliser WhatsApp. Ils font semblant d’accepter (de changer les choses NDLR), mais derrière, ils créent des conditions qui font que l’écosystème ne peut pas avancer, ils le savent très bien et voilà, ils veulent, entre guillemets, gagner du temps », tacle Jérémy André. C’est bien simple : « on est passé de la peste au choléra », ajoute l’entrepreneur français.
« Ça coupe les ailes à une industrie potentiellement entière au profit d’un seul acteur qui ne joue pas le jeu »
Et « comme si ce n’était pas suffisant de pouvoir (proposer Meta AI) en affichant le rond bleu à 3 milliards de personnes, maintenant ils nous font ce coup (…) plutôt que d’essayer de se battre en respectant les règles de concurrence », regrette le fondateur d’Agentik.
Le tout se fait « au détriment des utilisateurs », estime-t-il. Il y a en effet des usagers de WhatsApp qui, « pour des raisons x ou y, n’ont pas du tout envie d’utiliser une IA de Meta, sachant que le modèle économique de Meta, c’est quand même de revendre nos données personnelles ». Le business modèle de Simone AI repose, quant à lui, sur la vente de crédits ou d’abonnements. Résultat : ceux qui utilisaient ChatGPT, Simone ou Copilot (Microsoft) directement depuis WhatsApp « vont cesser de le faire. Qui plus est, ça coupe les ailes à une industrie potentiellement entière au profit d’un seul acteur qui ne joue pas le jeu », soutient-il.
Mais contrairement aux autres chatbots IA tiers qui étaient présents sur WhatsApp, Simone AI ne s’est pas (encore) fait bannir. « Je pense qu’ils ne nous ont pas identifiés, mais c’est très probable qu’en fait, on se fasse couper par Meta, d’un instant à l’autre. Or, c’est justement le fait que cette société puisse, d’un instant à l’autre, couper notre business, de manière unilatérale, sans avoir à se justifier », qui a poussé la start-up à sortir de l’ombre. Cette dernière est entendue par la Commission européenne, en tant que « tiers intéressé » – un statut qui lui permet de témoigner dans ce dossier.
Car Simone AI est un cas particulier : « contrairement à OpenAI à qui Meta peut dire, WhatsApp n’est qu’une partie infime de votre trafic, Simone AI repose entièrement sur cette plateforme », fait valoir Jérémy André. En février dernier, lors de la publication de l’avis préliminaire de la Commission européenne, nous avions contacté Meta. Et un porte-parole du groupe nous avait justement répondu que la position de Bruxelles n’avait pas lieu d’être, parce que les outils d’IA exclus étaient accessibles ailleurs que sur WhatsApp – « via les boutiques d’applications, les systèmes d’exploitation, les appareils, les sites web et les partenariats sectoriels. La Commission part du principe erroné que l’API WhatsApp Business constitue un canal de distribution essentiel pour ces chatbots », affirmait ce dernier.
Mais que se passe-t-il quand WhatsApp est un canal de distribution exclusif d’un outil d’IA tiers ? De son côté, le fondateur de Simone espère que la Commission saura prendre des mesures protectrices « qui empêchent Meta de faire ces modifications parce que c’est un écosystème littéralement qu’ils sont en train d’asphyxier ». Pour Jérémy André, l’objectif reste simple : « On aimerait pouvoir proposer un produit et laisser les gens décider s’ils préfèrent utiliser Simone AI, ou Meta AI ou ChatGPT ».
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