« C’est un sujet majeur, peut-être le plus grand de la décennie à venir ». Mardi 10 mars, Henri Verdier, ancien ambassadeur du Numérique pour la France, était auditionné à l’Assemblée nationale par « la commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique ». Et le directeur général actuel de la fondation Inria (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) a commencé son audition par expliquer à quel point le sujet des dépendances numériques était d’une importance majeure.
« Je ne comprends pas que les gens ne le comprennent pas. On a l’affaire du juge Guillou (du nom de ce juge français de la Cour pénale internationale blacklisté par tous les géants du numérique américains comme Google, Mastercard et Visa sur décision de Donald Trump NDLR), on a des preuves d’espionnage, on a des services qui se font débrancher, on a des dominations sur des segments entiers de l’économie, on a des réseaux sociaux qu’on n’arrive pas à réguler. Enfin, on le voit. Et pourtant, ça ne bouge pas beaucoup », a-t-il lancé.
L’ancien ambassadeur du Numérique pour la France était le premier à être auditionné par cette commission d’enquête de l’Assemblée nationale, présidée par le député Les Démocrates Philippe Latombe. L’objectif de cette commission est « d’évaluer la dépendance de notre pays à des technologies et services (du Numérique NDLR) fournis par un nombre très réduit d’entreprises (américaines NDLR) ». L’idée est aussi « d’examiner en quelle mesure des solutions françaises ou européennes peuvent constituer des alternatives et à quelles conditions », a expliqué l’élu de la Vendée, en amont de l’audition.
Logiciels, hardwares, câbles sous-marins, accès à l’information, moteurs de recherche… Quelle étendue des dépendances ?
Henri Verdier, qui représente un acteur majeur de la recherche publique dans le Numérique en France, a commencé par décrire l’étendue de ces dépendances. Si le récent renouvellement du contrat du ministère de l’Éducation nationale avec Microsoft a suscité la polémique ces derniers jours, notre dépendance aux géants du numérique américains va « bien au-delà de la part d’achat logiciel par nos entreprises et nos administrations », a-t-il déclaré.
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Elle « touche les hardwares, (…) nos capacités cyber. On est quand même des années derrière la NSA, même si on est plutôt un bon pays en cybersécurité. Elle touche des infrastructures critiques. On s’est tous réveillés un peu surpris il y a 5-6 ans en découvrant que 80 % des nouveaux câbles sous-marins sont posés par les GAFAM. Donc il y a une sorte de privatisation de l’infrastructure physique elle-même. (…) On a les grands services d’accès à l’information, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, tous ces acteurs que les textes européens appellent parfois acteurs systémiques ou gatekeepers », a-t-il listé.
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Les entreprises françaises en passe de « devenir des sous-traitants d’industrie »
Or, « c’est grave. Ça introduit une domination économique, (…) une espèce de domination sur les chaînes de valeur à laquelle on ne prête pas assez attention », a-t-il ajouté. « À partir du moment où le numérique, l’IA, les infrastructures critiques s’interposent au cœur des chaînes de valeur, et les réaudite à leurs profits, je pense qu’il y a un certain nombre d’entreprises françaises qui sont en passe de devenir des espèces de sous-traitants d’industrie », a-t-il expliqué, citant le rapport de mars 2025 de l’Anses sur les conditions de travail des chauffeurs Deliveroo.
Un an plus tôt, l’autorité en charge de protéger la santé des Français alertait sur la vie de ces travailleurs dont le salaire horaire a diminué de 35 % en deux ans, et qui « ne rencontrent plus jamais ni un collègue ni un supérieur hiérarchique », ne recevant que « des stimulus de data toute la journée en disant plus vite, plus à droite, plus à gauche, plus haut ». « En fait, on est tous en passe de devenir des chauffeurs Deliveroo », a-t-il poursuivi.
Une question de démocratie
L’ancien entrepreneur a rappelé que ces dépendances aux firmes américaines nous rendaient « très vulnérables à l’espionnage, qui est quand même systématique » notamment en raison de plusieurs lois qui autorisent, outre-Atlantique, l’administration américaine à accéder aux données sous juridiction américaine (loi Fisa, Cloud Act). Côté sociétés chinoises (terres rares, semi-conducteurs), ce n’est pas mieux. « De la part de la Chine (l’espionnage est) un sport national ». Le tout « nous rend extrêmement vulnérables en cas de conflit, ça nous rend vulnérables à des opérations de manipulation de l’information » ainsi qu’à « des mesures de rétorsion ou de représailles ».
Or, cette « souveraineté » dans le secteur numérique au sens large « est aussi une caution de la démocratie. Si le peuple souverain ne peut pas librement décider, par exemple, de protéger les données personnelles ou de garantir que les enfants ne verront pas de pornographie, on n’a plus de démocratie non plus. Donc ce n’est pas seulement (une question de NDLR) de souveraineté économique, en fait, c’est la démocratie », a-t-il insisté.
Plutôt qu’un renoncement, une série d’échecs
Comment en est-on arrivé là ? Plutôt que de parler d’un « renoncement » qui a conduit à ces dépendances, l’actuel directeur général de la fondation Inria a préféré parler d’une « série d’échecs ». « La France qui avait su faire un programme nucléaire militaire, un programme nucléaire civil, du spatial, tout d’un coup, s’est mise à rater les plans calculs ». Elle a ensuite « perdu la bataille du système d’exploitation », a-t-il déploré.
Au même moment dans la Silicon Valley, « les formes d’innovation se sont mises à changer » : « on lance 1 000 projets, on en ferme 500 au bout de 6 mois, on en ferme 200 de plus un an plus tard (…) On le fait avec des investisseurs qui eux-mêmes savent qu’ils doivent accélérer les projets parce que celui qui va réussir dans leur portefeuille doit rembourser tout le reste ». Cette « espèce de dynamique qui a visiblement marché dans le numérique », cette « approche très darwinienne, est tout le contraire de la beauté intellectuelle à laquelle sont formées nos grandes écoles » en France. Et cela, « on a mis du temps à (la) comprendre », estime-t-il.
Comment changer les choses ?
Pour changer les choses, il n’y a pas une seule solution, a indiqué Henri Verdier face à la Commission parlementaire qui veut faire l’état des lieux détaillé des faiblesses du pays. Dans le cloud, « on a des entreprises françaises qui ont le niveau technique mondial, et qui n’arrivent pas en revanche à avoir les démarches marketing de leurs concurrents américains. Et on sent bien qu’avec un peu d’affirmative action et d’achat public, on pourrait faire des progrès substantiels ».
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Mais d’autres domaines comme l’IA et les réseaux sociaux, la donne est plus complexe. Et il « n’y a pas d’indépendance absolue », a rappelé Henri Verdier. « Les Américains non plus n’ont pas d’indépendance absolue. Tout le monde est en dépendance. La vraie question, c’est d’être dans des situations d’équilibre des rapports de force, qu’on puisse nous traiter d’égal à égal. Et là, on n’y est pas », a-t-il martelé. L’objectif est donc de « construire une posture et une position d’autonomie stratégique qui n’est pas forcément de l’autarcie absolue ou des filières uniquement franco-françaises, ou européennes », a-t-il poursuivi.
Pour « avoir cette espèce d’autonomie stratégique », il faut « un vrai marché loyalement concurrentiel ». Car passer d’une entreprise monopolistique à une autre, en « changeant la nationalité du tyran, ne suffit pas toujours à régler le problème de la souveraineté », a souligné l’ancien directeur interministériel du Numérique et du système d’information de l’État français.
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« À chaque fois que j’ai une décision à prendre, je prends celle qui augmente mes degrés de liberté »
Pour le spécialiste du Numérique, l’Europe devrait « miser sur l’IA industrielle, pour transformer l’industrie », continuer à investir « dans notre recherche publique actuellement amochée de financement », et surtout « avoir une politique affirmée de soutien à ces grands communs, à ces grands logiciels libres, qui sont des facteurs de souveraineté. Je veux dire, (…) on doit beaucoup de liberté à l’existence de Linux, au fait qu’Internet soit encore un standard ouvert, à l’existence de l’open source. On ne leur donne pas un radis (…). Or, ce n’est pas parce que c’est libre que c’est protégé », a-t-il rappelé.
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Si l’achat public est un levier, il ne l’est pas « forcément autant qu’on le rêve, parce qu’on ne fait pas 1 000 milliards de dollars de dépenses militaires (comme aux États-Unis NDLR), on fait 2,5 milliards de dépenses militaires ». Interrogé sur le fait que la bataille semblait déjà perdue, Henri Verdier a répondu qu’il n’était pas trop tard. Mais si « on veut augmenter nos degrés de liberté », il faut adopter une autre culture qui fait « qu’à chaque fois que j’ai une décision à prendre, je prends celle qui augmente mes degrés de liberté », a-t-il insisté. Exemple directement évoqué : le groupe de travail de cette commission discute-t-il sur une messagerie ? Si c’est le cas, « j’espère que c’est Signal » (et non WhatsApp qui appartient au géant américain Meta), a-t-il plaisanté, avant de lancer : « Les géants d’aujourd’hui ne seront pas ceux de demain. Préparons les batailles suivantes ».
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