Pour protéger les mineurs en ligne, plusieurs pays, dont la France, sont sur le point de contraindre les réseaux sociaux à mettre en place une vérification de l’âge. 371 universitaires alertent sur ces systèmes d’estimation de l’âge (via un selfie) ou de vérification de documents d’identité qui ne sont ni « fiables », ni « efficaces ». Au vu des « risques pour la sécurité et la vie privée en général », les professeurs et chercheurs demandent un moratoire, dans une lettre ouverte publiée ce lundi 2 mars.
Vérifier l’âge des internautes pour mieux protéger les enfants sur le Web ? La mesure est inefficace, dangereuse, et précipitée, selon 370 universitaires spécialisés dans la cybersécurité, l’informatique et les données personnelles. Dans une lettre ouverte publiée ce lundi 2 mars, ces chercheurs, maîtres de conférence et professeurs provenant de 29 pays dont 20 européens tirent la sonnette d’alarme sur ces lois qui veulent contrôler l’âge des internautes.
En France à compter de septembre prochain, si la proposition de loi reçoit le feu vert du Sénat et de la Commission européenne, les mineurs de moins de 15 ans ne pourront plus accéder aux réseaux sociaux. En Europe, Bruxelles compte bien imposer des outils de vérification de l’âge aux grandes plateformes (TikTok, Facebook, Instagram) d’ici la fin de l’année, dans le cadre du DSA, le règlement européen sur les services numériques. En Australie, la même règle s’applique déjà depuis plusieurs mois. En amont de ces futures obligations, OpenAI (qui a développé ChatGPT), la plateforme de jeux Roblox et le réseau social Discord ont testé, ces dernières semaines, et avec quelques difficultés, des mesures de vérification de l’âge.
À lire aussi : Vérification d’âge : Discord recule après un tollé et promet plus de transparence
Or, « les discussions actuelles sur la nécessité de réglementer les réseaux sociaux, les chatbots IA ou la messagerie instantanée exigeraient que tous les utilisateurs, mineurs et adultes, prouvent leur âge pour converser avec leurs amis et leur famille, lire les actualités ou rechercher des informations, ce qui va bien au-delà de ce qui s’est jamais produit dans nos vies hors ligne », écrivent les scientifiques dans leur lettre. Les débats actuels oublieraient deux « questions cruciales : l’efficacité de la vérification de l’âge et les dommages potentiels pour la sécurité et la vie privée en général », ajoutent-ils.
Des photos et documents d’identité qui vont finir par fuiter
Comment les choses vont-elles se dérouler en pratique ? « On va se retrouver à envoyer des informations personnelles à de nombreux intermédiaires », à savoir les entreprises qui vont fournir ce service de vérification d’âge, nous détaille Olivier Blazy, professeur en cybersécurité à l’École Polytechnique et signataire du texte, que nous avons contacté. Les systèmes contrôlent aujourd’hui l’âge d’un internaute via un selfie, ou des documents d’identité. Ces informations « ne circulaient pas avant », souligne le spécialiste de sécurité informatique.
Or ces data vont se retrouver « sur des bases de données qui vont finir par fuiter. C’est vraiment dangereux », ajoute-t-il. Il ne se passe pas en effet une semaine sans qu’une cyberattaque ne fasse la Une des médias, avec de nombreux services publics et administrations concernés (France Travail, la Caf, le ministère de l’Intérieur, l’Urssaf, la Direction Générale des Finances Publiques, le Service Public…).
À lire aussi : Cyberattaques en France : les dernières fuites de données et entreprises touchées
La création d’une infrastructure mondiale de surveillance et de censure
S’il est « très sain et très louable de vouloir protéger les enfants en ligne », rappelle Olivier Blazy, les solutions (de vérification de l’âge) ne sont, aujourd’hui, pas fiables, tacle-t-il. Celles « déployées actuellement sont intrusives. Elles risquent plutôt d’aggraver la situation en mettant en danger tous les utilisateurs, sans réellement protéger les enfants », déplore le professeur Blazy. Il n’existe aucune étude scientifique qui démontrerait que les contrôles d’accès basés sur l’âge améliorent la sécurité des enfants en ligne, écrivent les professeurs et enseignants-chercheurs dans leur lettre.
Et si, d’un côté, les systèmes de contrôle d’âge sont faciles à contourner via des VPN ou l’IA qui permet de générer de faux profils d’adultes, de l’autre, ces législations risquent de créer une infrastructure mondiale de surveillance et de censure, ajoutent les signataires… Qui insistent : « Nous pensons qu’il est dangereux et socialement inacceptable d’introduire un mécanisme de contrôle d’accès à grande échelle sans comprendre clairement les implications que différentes décisions de conception peuvent avoir sur la sécurité, la vie privée, l’égalité et, en fin de compte, sur la liberté de décision et l’autonomie des individus et des nations ».
Les 371 universitaires demandent la mise en place d’un moratoire « jusqu’à ce que les questions de confidentialité et de sécurité soient résolues ».
Car si ces lois sont appliquées en Europe, les enfants se tourneront vers des applications et des plateformes alternatives « encore moins contrôlées : et là, le faible niveau de protection qu’ils ont actuellement, ils ne vont plus du tout l’avoir. Et cela va créer un faux sentiment de sécurité pour les parents alors qu’en fait, leurs enfants seront sur des sites vraiment dangereux », souligne Olivier Blazy.
« Faire (de la vérification d’âge) avec un haut niveau de sécurité et de protection de la vie privée » ? « Nous n’en sommes pas là »
Certains politiques « pensent juste que, parce que ça va rentrer dans la loi, ça va être fait et bien fait. Mais ce que nous disons, c’est que nous n’en sommes pas là. Ni les entreprises, ni même d’un point de vue purement scientifique, nous ne sommes capables de faire (de la vérification d’âge NDLR) avec un haut niveau de sécurité et de protection de la vie privée », martèle le professeur en cybersécurité à l’École Polytechnique.
Dit autrement, ces « nouvelles réglementations (risquent de) causer plus de tort que de bien ». D’autant qu’« il y a aujourd’hui une certaine précipitation à mettre ces mesures en place. On ne comprend pas pourquoi tout le monde veut mettre ça en place, aussi vite. C’est-à-dire, effectivement, pour les politiques, ça permet de dire, regardez, on a fait quelque chose. Mais en fait, c’est transformer un problème en un autre problème, qui va potentiellement être pire », estime Olivier Blazy.
« Un travail d’accompagnement que de se dire, la technologie va tout résoudre »
Les signataires de la lettre soutiennent aussi que la « vérification de l’âge risque fortement d’accroître les inégalités et la discrimination dans la sphère numérique », excluant les utilisateurs qui n’auraient ni l’appareil compatible, ni le bon smartphone, ni les compétences numériques nécessaires pour prouver leur âge, à l’image d’une partie des personnes âgées.
En lieu et place de ces règles, les scientifiques proposent de favoriser des approches d’accompagnement et d’apprentissage des réseaux sociaux. « Si vraiment on veut mettre un blocage technologique, plutôt que de faire de la vérification d’âge, il vaut mieux le faire directement sur la machine avec un contrôle parental », plaide Olivier Blazy. « Comme ça, en plus, ça remet les parents dans la boucle (…). Eux vont pouvoir dire, à tel moment, je vais autoriser mon enfant à accéder à ce site-là, parce que je sais qu’il a des amis dessus et je vais pouvoir l’encadrer ». Le professeur ajoute : « On propose un travail d’accompagnement plutôt que de se dire, la technologie va tout résoudre ».
👉🏻 Suivez l’actualité tech en temps réel : ajoutez 01net à vos sources sur Google, et abonnez-vous à notre canal WhatsApp.