Les messageries chiffrées comme Signal, WhatsApp et Telegram seront-elles bientôt accessibles aux policiers français ? Le gouvernement compte bien repartir à l’assaut du chiffrement, rapporte Le Monde ce jeudi 22 janvier.
C’est un Graal derrière lequel courent bon nombre d’hommes et de femmes politiques : permettre aux forces de l’ordre et au renseignement d’accéder aux conversations des messageries chiffrées comme WhatsApp et Signal, jusqu’ici inaccessibles. Et si Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la Justice, a déjà demandé, ces dernières années, des voies pour passer outre le chiffrement des plateformes, c’est désormais le cas de Sébastien Lecornu, le Premier ministre.
Le Monde révèle ainsi, ce jeudi 22 janvier, la publication d’un décret au Journal officiel, mercredi 21 janvier. Au premier abord, son objectif est anodin – il s’agit de « charger un député d’une mission temporaire ». Mais la mission en question a, en fait, trait aux « politiques publiques de sécurité à l’ère numérique ».
À lire aussi : Pourra-t-on encore avoir des conversations privées, si la loi impose des « portes dérobées » à WhatsApp, Telegram ou Signal ?
Trouver des voies juridiques françaises et européennes pour contraindre WhatsApp et Signal à communiquer des échanges
Qu’apprend-on de plus ? Pas grand chose. Le député EPR Florent Boudié est désigné pour remplir cette mission. Mais la lettre de mission dudit parlementaire, publiée par nos confrères, est bien moins avare en détails. On peut y lire que l’élu de Gironde a trois mois pour faire l’état des lieux, et étudier les « possibilités d’évolution des dispositifs juridiques existants ». L’objectif est de « préserver l’accès nécessaire et encadré aux communications dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée ». En pratique, le député devra identifier « des pistes de “manœuvres européennes” permettant une action coordonnée sur le chiffrement et l’accès légal aux données ».
Dit autrement : le parlementaire devra proposer des voies juridiques pour faire évoluer le cadre légal actuel qui s’applique aux messageries chiffrées comme WhatsApp, Telegram, Olvid, Signal etc. Le but : les contraindre à communiquer aux autorités françaises des échanges, une communication qui n’est aujourd’hui pas possible en raison du chiffrement.
L’échec de la tentative de la loi relative au narcotrafic
Sur une plateforme chiffrée, les conversations ne sont visibles que par l’expéditeur et le destinataire des messages, seuls détenteurs d’une clé qui permet de les déchiffrer. Ni la plateforme elle-même, ni aucun élément extérieur (comme un service de police) n’y a accès : un point décrié depuis des années par les forces de l’ordre et certains gouvernements.
Dans l’Hexagone, les opérateurs téléphoniques sont aujourd’hui contraints par la loi d’intercepter des données, ou de mettre en place des écoutes légales, sous certaines conditions. Mais cela n’est pas le cas des plateformes chiffrées. Pour modifier la donne, certains politiques souhaitent que la police, la justice et le renseignement puissent avoir accès aux conversations échangées sur ces messageries, lorsque les utilisateurs sont par exemple des personnes soupçonnées d’être des narcotrafiquants ou de grands criminels.
La loi visant à lutter contre le narcotrafic, discutée l’année dernière, comptait justement mettre fin à la « différence de traitement entre les opérateurs téléphoniques, les fournisseurs de messageries et les opérateurs de messagerie cryptée », via un amendement du Sénat. En Europe, le projet de règlement européen CSAR a aussi cherché à obliger les plateformes à scanner les messages à des fins de détection de contenus pédopornographiques (un texte appelé par ses détracteurs, « chatcontrol », contrôle des conversations). Les deux initiatives avaient soulevé un tollé en raison de leurs implications sur la vie privée.
À lire aussi : Une porte dérobée dans WhatsApp, Telegram et Signal ? Une proposition de loi provoque une levée de boucliers
Le problème des portes dérobées
Car si les services chiffrés sont bien utilisés par les « criminels », ils permettent aussi à bon nombre de militants des droits de l’homme, de journalistes, d’opposants politiques, de citoyens et d’entreprises de communiquer en toute sécurité. Ils sont aussi un moyen de se défendre contre la surveillance et l’espionnage économique de certains États, de se prémunir de l’usurpation d’identité, du vol d’informations confidentielles, et de l’utilisation de nos données, partout dans le monde.
Or, si ces messageries chiffrées sont contraintes par la loi de communiquer de telles données aux services de renseignement français, elles devront trouver un moyen technique de rendre ces conversations visibles. L’idée serait d’installer des portes dérobées qui ne seraient accessibles qu’aux enquêteurs. Mais en pratique, elles pourraient être empruntées par d’autres, comme des hackeurs, préviennent depuis des années de nombreux experts en cybersécurité.
Pour Meredith Whittaker, la PDG de la messagerie chiffrée Signal, il ne peut pas y avoir d’entre deux. Soit la porte dérobée « permet à tout le monde d’entrer », soit le service de chiffrement effectif (et fermé) « garantit le droit à la vie privée pour tout le monde. Soit cela fonctionne pour tout le monde, soit c’est cassé pour tout le monde », expliquait-elle dans les colonnes du média suédois SVT Nyheter en février 2025.
Face au tollé, l’amendement français avait été supprimé et la tentative de toucher au sacro-saint chiffrement de bout en bout (en anglais, « end-to-end encryption » ou E2EE), avortée…
À lire aussi : Les députés ferment la porte aux écoutes de WhatsApp, Telegram et Signal par les forces de l’ordre
Jusqu’à aujourd’hui ? D’ici avril prochain, la mission confiée au député Florent Boudié sera menée à son terme. Elle devrait permettre au gouvernement de formuler de nouvelles propositions pour accéder aux messages chiffrés… des recommandations qui devraient être suivies comme l’huile sur le feu par les associations de défense de la vie privée et les plateformes chiffrées.
👉🏻 Suivez l’actualité tech en temps réel : ajoutez 01net à vos sources sur Google, et abonnez-vous à notre canal WhatsApp.