des ressources libres pro …

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Les enseignants ne sont pas voués à rester des consommateurs passifs de numérique, loin de là. C’est ce que montre la mission des communs numériques éducatifs de la Direction du numérique pour l’éducation (DNE), dans une enquête sur la Forge des communs numériques éducatifs, intitulée « Comprendre les conditions de travail des enseignants contributeurs de la Forge pour mieux les soutenir ». Cette forge «constitue un écosystème de création, de documentation, de collaboration et de partage de ressources éducatives libres à l’échelle nationale. Ouverte en avril 2024, la Forge a permis de fédérer en peu de temps de nombreux projets auparavant dispersés et parfois peu identifiés. Le rapport rappelle qu’elle a rassemblé 10.000 projets en moins de trois ans, ce qui témoigne d’une dynamique de production et de mutualisation particulièrement forte au sein de la communauté éducative.»

Des équilibres fragiles, des moyens à renforcer

«L’étude s’appuie sur neuf projets emblématiques de la Forge et montre que plusieurs d’entre eux atteignent déjà une échelle significative de diffusion. Le rapport cite notamment près de 15.000 utilisations quotidiennes pour MathALÉA, 10.000 pour la suite Seyes d’Educajou, 608 établissements inscrits et 15.103 élèves mobilisés pour la Nuit du Code, ainsi que 200 écoles équipées avec PrimTux.»

Ce rapport rédigé par Judith Lenglet et Morgane Chevalier, deux professionnelles indépendantes en mission pour la DINUM (Direction interministérielle du numérique) «souligne toutefois que cette dynamique repose souvent sur des équilibres fragiles. Dans de nombreux cas, les projets sont portés sur le temps personnel, avec des organisations peu formalisées, une forte dépendance à quelques personnes clés et des soutiens institutionnels existants mais encore dispersés, variables selon les territoires et les configurations locales.

L’enquête montre aussi que la visibilité institutionnelle, si elle favorise la diffusion, peut accroître la charge pesant sur les porteurs de projet lorsque les moyens d’accompagnement ne progressent pas au même rythme. Elle invite ainsi à mieux penser les conditions de pérennisation, de mutualisation et de passage à l’échelle de ces ressources dans un cadre adapté à leur nature propre.»

Cette Forge fait partie des priorités de la Stratégie du numérique pour l’éducation 2023-2027, qui compte parmi ses nouveaux objectifs «une feuille de route et un dispositif de soutien à l’innovation et au maintien durable des communs numériques éducatifs (ressources ou outils numériques ouverts, mutualisés et partagés, que chacun peut utiliser et améliorer), portés et gouvernés par la communauté éducative et ses partenaires publics, associatifs et privés».

Dans le «guide des ressources numériques éducatives» que publiait en octobre 2024 le ministère de l’Éducation nationale, il était précisé qu’«en matière de numérique éducatif, le ministère considère que les « communs numériques » constituent l’horizon par défaut des projets soutenus et opérés par l’institution».

Des start-up « edtech » subventionnées

Si le rapport qui vient d’être publié insiste sur la relative fragilité d’une part des projets de la Forge, on notera qu’en parallèle, une foule de start-up existent sur le créneau de l’enseignement. Un article du site Le Vent Se Lève, en juillet, indiquait: «Projet Voltaire, Spicee, Edumalin, Sondo… Ces noms, méconnus du grand public et souvent même des enseignants, désignent plus d’une centaine d’applications ou de plateformes éducatives financées par des fonds publics. Selon les estimations disponibles – difficiles à consolider en raison de la dispersion des budgets entre collectivités locales et ministère –, plusieurs millions d’euros y ont déjà été consacrés.»

Très critique sur le manque de transparence, l’article dénonçait:

«Les financements de l’ensemble de ces applications sont multiples et très opaques. Ainsi, Edumalin se vante d’avoir la confiance de la mairie de Paris, département Val d’Oise, Centre-Val de Loire, Académie de Paris, Ministère de l’Education nationale, académie de Créteil, Gouvernement… Si ces partenariats suggèrent des financements publics, leur montant exact et leur répartition restent flous. Résultat: des fonds issus de l’impôt alimentent le chiffre d’affaires d’une entreprise privée, sans que leur impact sur le service public ne soit clairement évalué.

Depuis 2017, il existe chaque année une commission Edu-up qui propose de financer des start-up privées dans le domaine de l’éducation. Chaque subvention peut aller jusqu’à 70.000 euros. Pour l’année 2025, ce sont douze start-up différentes qui ont été financées par ces moyens. Le financement peut aussi être accordé à des associations, cependant la majorité des financements sont accordées à des start-up. A noter aussi que la majorité des applications proposent des solutions où le suivi des élèves est principalement fait par IA – ce qui soulève des enjeux éthiques et pédagogiques évidents.

A ces subventions initiales s’ajoutent presque systématiquement des abonnements – là encore, payés par des établissements publics ou des collectivités – pour accéder à ces outils. Un double financement public, donc, sans transparence sur son coût total à l’échelle nationale.»

Or, souligne cet article, «rappelons aussi que la plupart des applications ont des équivalents libres et gratuits, aisément disponibles sur internet. (…) Preuve que la solution n’est pas toujours onéreuse: La Digitale et La Forge des Communs regorgent d’outils libres et gratuits, avec plus d’une centaine de propositions adaptées aux besoins des professeurs. Le recours systématique à des applications privées menace une institution déjà fragilisée par les restrictions budgétaires.»

« Un levier d’autonomie et de collaboration entre pairs »

Le rapport sur la Forge observe justement que «en matière de ressources numériques éducatives, on a longtemps privilégié l’offre externe proposée par la filière industrielle de l’éducation, amorcée et soutenue par de la commande publique. Cette offre, aussi innovante et pertinente soit-elle, présente cependant quelques limites. Elle ne garantit pas les usages une fois mise en production et elle ne couvre pas l’ensemble des besoins. Elle pose des problèmes de pérennité, car il faut payer des licences et abonnements au-delà des termes du marché. Elle tend à cantonner l’enseignant au rôle de simple usager final d’un numérique éducatif dont il pourrait pourtant être davantage co-concepteur et co-acteur.»

Le rapport rappelle, avec plusieurs exemples, que des enseignants ont depuis toujours développé leurs propres outils pédagogiques, démarche menée aussi dans le numérique, «en réponse directe aux besoins rencontrés dans leurs pratiques». «Ces pratiques ne revendiquent pas toujours explicitement l’étiquette « logiciel libre » voire de « communs numériques »», mais elles en reprennent spontanément l’esprit: publier, documenter, laisser d’autres s’approprier et adapter. Certaines portent même des engagements forts: refus de la captation des données par des solutions propriétaires (Lire Couleur), recherche de sobriété et compatibilité avec du matériel ancien (PrimTux, NIRD), ou volonté de mutualiser (Éducajou). Le numérique devient ainsi un levier d’autonomie, de collaboration et de transmission entre pairs.»

« Partir à la rencontre des collègues utilisateurs »

Un bilan-point d’étape sur la Forge des communs numériques éducatifs, en juin, sur le site de la DINUM, explique son évolution:
«Pour faire émerger ces communautés et encourager l’évolution des ressources vers des communs numériques massivement adoptés, Alexis [Kauffmann, référent ministériel logiciels libres et communs numériques à la DNE], réalise rapidement qu’il « ne suffit pas d’ouvrir un GitLab ». La Forge repose bien sur une forge logicielle, car sans contributeurs point de ressources, mais elle a également besoin de se tourner vers les utilisateurs en les invitant à participer (ce qu’il sont d’autant plus enclin à faire que les ressources sont libres et créées par leurs pairs).

Très vite, l’équipe de la Forge comprend en effet qu’un vocabulaire trop technique risque d’exclure une grande partie des enseignants. Parler de dépôt, de merge request ou même de forge logicielle peut décourager des professeurs qui n’ont jamais interagi avec le monde du logiciel libre (ou même l’univers du développement web). Alexis résume: « Il ne fallait plus s’adresser uniquement aux enseignants développeurs experts du numérique, à un moment donné on a estimé avoir assez de ressources pour partir à la rencontre des collègues utilisateurs. »

L’équipe choisit de prendre acte de l’évolution de la Forge en écosystème et de proposer des parcours et un récit plus accessibles, s’appuyant sur trois espaces symboliques et complémentaires:
L’Atelier: espace de fabrication des ressources, autour du GitLab, en direction des contributeurs (l’espace premier et historique de la Forge).
La Ressourcerie: espace de présentation des ressources, en direction des utilisateurs (la porte d’entrée grand public de la Forge).
L’Agora: espace de rencontres et d’échanges réunissant les contributeurs et les utilisateurs.

Fabriquer, diffuser, échanger, c’est l’articulation de ces trois espaces formant un véritable écosystème qui fait la Forge aujourd’hui et sans lesquels aucune trajectoire de commun ne peut se déployer.»

Citée dans le rapport « souveraineté numérique »

Parmi les 18 recommandations du rapport parlementaire publié en juillet sur la souveraineté numérique (sur «les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France»), trois portent sur cette forge:

  • «Recommandation n° 14: déployer la politique du ministère de l’éducation nationale en faveur des communs numériques. Il s’agit en particulier de renforcer la formation des enseignants aux logiciels libres, d’investir dans la production, le développement et la maintenance des communs numériques éducatifs, et de mieux valoriser les outils partagés existants, notamment issus de la forge.
  • Recommandation n° 15: permettre aux agents de l’État de contribuer, l’équivalent d’une journée par an, à des communs numériques de leur choix dans une logique d’intérêt général (exemple : Forge des communs numériques, Grist, Debian, Wikipedia, etc.).»
  • «Recommandation n° 17: soutenir et valoriser la forge numérique développée par le ministère de l’éducation nationale.»

Image: logo de la Forge des communs numériques éducatifs / licence Etalab 2.0

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