Le bilan carbone des smartphones largement sous-estimé

Le bilan carbone des smartphones largement sous-estimé


Les émissions de gaz à effet de serre liées aux smartphones seraient assez faibles : environ 31 kg de CO2 émis dans l’atmosphère par smartphone, selon l’Agence de la transition écologique (Ademe), un organisme public placé sous le contrôle du ministère de l’écologie. Un chiffre rassurant, dix à quinze fois inférieur au bilan carbone des télévisions et des ordinateurs fixes, détaillés sur le site de vulgarisation de l’Ademe, Impactco2.fr, lui-même abondamment relayé dans les médias.

Ces chiffres, proches de ceux mentionnés par la base de données « Empreinte » de l’agence, contrastent pourtant avec ceux des fabricants de smartphones. Apple, particulièrement transparent en la matière, chiffre les émissions liées à ses smartphones récents de 50 à 76 kg de CO2, Huawei 60 à 85 kg de CO2. Le fabricant Oppo communique sur une moyenne de 56 kg de CO2, Samsung sur un éventail étonnamment large, allant de 22 à 70 kg. Xiaomi est moins disert, ne chiffrant qu’un modèle haut de gamme à 63 kg de CO2.

Il faut résister à la tentation de comparer ces chiffres entre eux : les méthodologies de calcul diffèrent d’un fabricant à l’autre. Mais, et alors même que les fabricants n’ont aucun intérêt à les surestimer, la plupart donnent des chiffres en moyenne deux fois supérieurs à ceux de l’Ademe. Contactée par Le Monde, l’agence publique admet quelques errements dans le bilan carbone qu’elle communique.

Le site de vulgarisation Impactoco2.fr, mis en ligne fin 2022, « contient des erreurs que nous allons corriger », reconnaît Erwann Fangeat, qui coordonne le pôle durabilité et numérique de l’agence. Quant à « la base de données “empreinte”, elle est ancienne, elle va être nettoyée prochainement », poursuit-il, avant de présenter un chiffre d’émissions moyen plus proche de celui des fabricants : 85 kg de CO2, « tiré d’une étude de 2022 ».

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Des calculs imprécis

Un chiffre bien plus crédible, mais possiblement sous-évalué malgré tout. Comme la plupart des acteurs du secteur, l’Ademe calcule l’impact carbone des smartphones en les démontant, en pesant et en mesurant leurs différentes pièces, puis en multipliant ces mesures par des estimations d’émission tirées de référentiels de spécialistes de l’évaluation de l’impact carbone, tels Gabi ou Ecoinvent. Une méthode rendue nécessaire par la complexité des smartphones, qui comportent des centaines de pièces, mais qui s’avère très imprécise, comme l’admettent plusieurs fabricants.

Une méthode reposant souvent sur des référentiels datés, explique au Monde Lorenz Hilty, professeur à la tête du groupe de recherche sur l’informatique et la durabilité environnementale à l’université de Zurich (Suisse).

« Dans la fabrication des smartphones, les circuits intégrés représentent la principale source d’émission de gaz à effet de serre. Quand nous avons étudié les bilans carbone des fabricants en 2020, les calculs d’émissions étaient basés sur des processeurs anciens, beaucoup moins denses en transistors que ceux d’aujourd’hui. Il est probable que les émissions liées à la fabrication des modèles que nous avons étudiés étaient sous-estimées. A moins que l’écart n’ait été compensé par l’utilisation d’électricité provenant d’énergies renouvelables. »

Là ne s’arrêtent pas les doutes. Les calculs des fabricants, comme ceux de l’Ademe, incluent non seulement les émissions liées à la fabrication du smartphone, mais aussi à son recyclage, à son acheminement et à son usage. Or les chiffres liés à l’usage, eux aussi, posent question : ils incluent la consommation électrique des smartphones durant trois ou quatre années, mais pas le bilan carbone des réseaux de télécommunication qui les relie à Internet, ni des serveurs informatiques de Netflix, Google et autres fournisseurs de services Internet.

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Des usages sous-estimés

Cette nuance, pourtant cruciale, n’est pas formulée clairement dans les bilans carbone des fabricants, ni sur le site Impactco2 de l’Ademe. « Il faudrait que nous soyons plus clairs sur ce point », admet Erwann Fangeat. Ainsi simplifiés, les bilans des fabricants chiffrent la part de l’usage autour de 10 % des émissions totales. A combien monterait ce chiffre si l’on y incluait les réseaux et les serveurs ? « A plus de 50 % pour beaucoup d’utilisateurs », juge Lorenz Hilty. Si bien que le bilan carbone global du smartphone, pour beaucoup, se retrouverait propulsé « au-delà des 100 kg de CO2 émis », comme le reconnaît M. Fangeat. Selon un simulateur hébergé sur le site Impactco2.fr, regarder une heure de vidéo quotidienne sur smartphone génère 10 kg de gaz à effet de serre annuels, voire 30 kg de CO2 si l’on est connecté en 4G plutôt qu’en Wi-Fi.

Ces bilans d’impact de l’usage corrigés sont beaucoup moins rassurants que ceux des constructeurs. L’impact carbone d’un smartphone sur trois ans, usage inclus, reste cependant à relativiser : il dépassera sans doute rarement les 200 kg d’émissions de CO2 par an, soit une trentaine de repas comprenant de la viande de bœuf, ou mille kilomètres seul au volant de sa voiture, selon l’échelle de comparaison de l’Agence.

Si l’on se base sur les chiffres de Huawei et d’Apple, le bilan carbone des modèles haut de gamme apparaît 25 % supérieur à celui des modèles bas de gamme. Cela ne suffit cependant pas à disqualifier ces modèles plus gourmands en énergie et en ressources, car les smartphones haut de gamme ont généralement une meilleure durée de vie. Leur processeur digère mieux les évolutions des applications et des sites Internet, toujours plus gourmands, leur logiciel est mis à jour plus longtemps, et leur cote d’amour se maintient mieux dans le temps.

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